Carnet de création de Jean-Philippe Lehoux

Afin de vous permettre d’entrer un peu dans l’intimité de nos auteurs en résidence, nous les avons convaincus de partager à tour de rôle, à chaque mois, une partie de leurs carnets dramaturgiques, pour mieux vous exposer leur processus créatif. Ce mois-ci, c’est au tour de Jean-Philippe Lehoux:

J’aimerais vous partager un petit extrait de pièce qui préfigure (peut-être? sans doute? angoisse?), la prochaine création du Théâtre Hors Taxes entre les murs de La Licorne.

(…)

Plusieurs personnes me demandent depuis un an :
«Napoléon voyage
Normal
Comment je suis devenue touriste
Vas-tu te renouveler, p’tit con, ou tu vas encore nous raconter tes vieilles histoires de chiasse?»
C’est très flatteur comme question, merci, mais oui, j’essaye de me réinventer un peu.
C’est vrai que ça commence à devenir mon trademark.
Les intestins qui flanchent en voyage.
Être dans’ marde.
Même si c’était pas spécialement mon rêve de jeunesse.
En même temps, je vais pas vous mentir, quand je suis allé au Kirghizstan récemment, j’étais très content d’avoir la turista dans un trou creusé dans la steppe à 3000m d’altitude entre deux expéditions à cheval.
Parce que je me disais : «oh, ça, c’est une tournée assurée».
Les gens de Gatineau à Havre St-Pierre vont ca-po-ter quand je vais leur raconter l’épisode.
J’ai même été déçu de pas être malade en Chine.
J’ai perdu une bonne vingtaine de représentations à cause de ma santé.
J’ai tout fait pour chier mou dans l’Empire du Milieu.
Mais l’hygiène chinoise évolue malheureusement très vite. 

Bref, le spectacle de ce soir n’est pas un autre de mes récits de voyage.
Il met plutôt en scène Étienne Pilon.
Le comédien virtuose?
Oui, parce qu’Étienne Pilon m’a demandé de lui écrire… un one-man show.
En passant par son agent.
Comme un lâche.

Étienne Pilon est un brillant acteur de sa génération
Qui a joué dans des tragédies et des drames contemporains complexes.
Il est respecté
Intense
Beau
Intègre
Mais y avait quand même besoin d’avoir son one-man show.
Y a joué Guy Turcotte dans une pièce de Serge Boucher
Mais c’était pas encore assez.

Ostie de petit-bourgeois.

Faque je lui en ai écrit un.
Impossible à faire.
Im-po-ssi-ble.
Le solo le plus tough à jouer au monde.
«Tins, mon tabarnak
Déploie ton ego de p’tit criss de comédien de génération Y du câlisse.
Tu veux jouer, tu vas jouer.
Tu veux être partout?
À’ télévision
Sur deux marquises en même temps
Tu veux être politiquement engagé
Pertinent
Père de famille
Doux pis bandé à la fois?
Ben apprends ce texte-là pis surtout le principe de l’ubiquité
Parce que tu vas en avoir besoin pour te sortir du merdier que je t’ai créé.
«Je veux jouer!»

P’tit crisse de capricieux…

Le désir.
Pfff.
Spinoza disait qu’on était des êtres de désirs.
Qu’on devait pas les refouler
Contrairement à ce que nous enseignent les Bouddhistes.
C’est important, les désirs.
C’est notre moteur.
«Je veux jouer!»
Mais y a des désirs qui sont pas adéquats pour notre nature.
Y faut trouver les bons désirs.
Les désirs justes.
Et la seule façon de combattre un désir inadéquat
C’est de le substituer par un désir plus… nutritif.
C’est ça que j’ai dit à Étienne : aide des réfugiés à traverser l’hiver.
Aies le désir d’aider ton prochain.
Désire ÇA.
Fort.
J’ai crié :
«ENVOYE, PILON
DEVIENS BIENVEILLANT!
ENVOYE!»
Mais non, il m’a répondu, encore et encore :
«Je veux jouer tout seul.
Fuck la communauté.
Je veux que ma performance passe à l’histoire.
MA performance».
Étienne Pilon : une performance à couper le souffle!
Pendant que des travailleurs de la Côte-Nord se demandent où est passée la morue…

Dans quel monde on vit…

(…)

 

 

Retour au haut de la page