Le rock psychédélique

Pour le programme de soirée de la pièce Psychédélique Marilou de Pierre-Michel Tremblay, nous avons demandé à Nicolas Tittley, journaliste culturel, d’écrire sur la musique psychédélique des années 60, sur l’esprit de liberté de ce mouvement musical et sur sa résonance sur notre époque. Voici le magnifique texte impressionniste qu’il nous offre.

L’espace semble liquide et on peut presque entendre les couleurs qui tournoient autour de son visage d’ange. Elle nous fixe, immobile, bien que traversée par une basse qui pulse comme le battement d’un cœur de lapin. On remarque la marche étrange, quasi militaire, que joue la caisse claire, puis les notes de guitare sinueuses, s’élevant vers le ciel telles les volutes de fumée que souffle la chenille assise sur son champignon. « Demande à Alice, elle sait quelle pilule prendre », suggère Grace Slick, sans détourner le regard. Puis, une injonction en forme de mantra : « Feed your head. Feed your heeeeaad ! ».


White Rabbit a beau emprunter à Lewis Carroll, son message, à peine voilé, s’apparente plutôt au « Turn on, tune in, drop out » du pape de l’acide Timothy Leary. Dans l’imaginaire collectif, ce hit de 1967 est la chanson qui incarne le mieux l’esprit et le son du rock psychédélique. Mais Jefferson Airplane ne sera ni le premier ni le seul groupe à faire planer son public durant les sixties. Pensons aux Yardbirds, qui réinventent la forme et le fond avec Shapes of Things; aux Byrds qui volent haut, 8 Miles High, pour être précis; ou aux membres des Grateful Dead, qui deviennent les musiciens officiels des « acid tests » de Ken Kesey et de ses Merry Pranksters.

L’imaginaire est au pouvoir et les plus grands groupes pop de l’époque – Beatles, Stones et Beach Boys – découvrent les joies de la drogue, s’inspirent de la poésie beat et de la musique indienne et signent certains de leurs meilleurs albums. Les 13th Floor Elevators s’approprient le mot « psychédélique » alors que Jimi Hendrix flotte dans un Purple Haze. Pink Floyd saute dans le courant à pieds joints, si bien que son leader original, Syd Barrett, n’en reviendra jamais. Le rock psychédélique fait des petits de Sao Paulo à Phnom Penh, et le Québec n’échappe pas à la tendance. On connaît l’histoire de Charlebois voyant la lumière à San Francisco : il part chansonnier, revient hippie et accouche de l’Osstidcho. C’était au temps où le LSD avait des noms poétiques et colorés : les Tangerine Dream, Heavenly Blue et autres Yellow Sunshine seront tous récupérés par le monde de la musique.

S’il semble s’éteindre au début des années 70, le psychédélisme ne cesse de renaître : il s’insinue dans le rock progressif ou le post punk, prend de l’ecstasy à Manchester ou fume du pot à Denver. Des néo-hippies adeptes de musique électronique redécouvrent les vertus de la transe et quelques « poils » inventent le stoner rock. En 90, le groupe Spacemen 3, dont le leader, Jason Pierce, fondera ensuite Spiritualized, lance un album au titre explicite : Taking Drugs to Make Music to Take Drugs To. Au même moment, de l’autre côté de l’Atlantique, une bande de weirdos de l’Oklahoma appelée les Flaming Lips invente son propre son, résumé par le titre d’une compilation de leurs premières chansons : Finally the Punk Rockers Are Taking Acid.

Chez les psychédéliques du 21e siècle, la drogue est toujours présente, mais elle n’est plus la seule clé qui ouvre « les portes de la perception ». Indie rockers et manipulateurs de laptops se réclament de l’héritage des sixties, explorant en toute liberté sons bizarres et textes surréalistes dans le but de créer un état second chez l’auditeur. « Mes rêves et mon imagination sont plus étranges que n’importe quelle drogue », dit un jour Kevin Parker, cerveau du groupe néo-psyché australien Tame Impala. Le menu est plus varié que jamais. Passez de l’autre coté du miroir et nourrissez votre tête.

Nicolas Tittley
Nicolas Tittley est journaliste culturel depuis le début des années 1990.

 

 

 

 

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