Les auteurs en résidence

Afin de vous permettre d’entrer un peu dans l’intimité de nos auteurs en résidence – sans faire trop « revue à potins » –, nous leur avons soumis le spectaculaire questionnaire qui suit, qu’ils ont généreusement rempli. Nous les avons aussi convaincus de dévoiler à tour de rôle, à chaque mois de la saison 2016-2017, une partie de leurs carnets dramaturgiques, pour mieux vous exposer leur processus créatif et leur rôle dans l’écologie de notre théâtre. Vous aurez donc accès à leur moteur d’écriture, à des extraits de leur pièce en cours, à de brillantes ( ou moins brillantes ) réflexions philosophiques sur l’art et la société, ou vous apprendrez peut-être que l’un ou l’une de nos écrivains souffre d’un syndrome aigu de la page blanche. Pour tout savoir, rendez-vous tout au long de l’année sur notre site web ou sur notre page Facebook! 

les dix questions
  1. Le titre de ton projet d’écriture en cours
  2. Ce dont ça parlera ( pas obligé( e ), mais… )
  3. Ta source d’indignation préférée du moment
  4. Là où tu écris le plus souvent
  5. Ce que tu bois au bar de la Licorne
  6. « Le théâtre est trop… »
  7. « Le théâtre est parfait pour… »
  8. Un livre marquant lu récemment
  9. Un( e ) artiste méconnu( e ) à découvrir
  10. Un conseil d’écriture

François Archambault

  1. « Une mort accidentelle »… mais il y a un sous-titre : « Ma dernière enquête »… et mon titre de travail était « Crime sans châtiment » !
  2. De crimes, de châtiment, de pardon, de mensonge… et d’un groupe de musique death metal nommé Kill your Dad Marry your Mom.
  3. Tout ce qui tourne autour de l’austérité et des paradis fiscaux. Ça et les nids de poule.
  4. Chez moi. Dans mon bureau. Ou dans la cuisine si je suis seul dans la maison.
  5. Je commence avec une pinte de noire. Si je reste, après, je prends une pinte d’une autre couleur. Rousse ou cream ale. Si le party est pogné et que je reste encore plus longtemps, je finis ça avec un scotch. Glenrothes.
  6. Trop quoi ? Je suis désolé, mais non. Je pense pas que le théâtre soit trop.
  7. … sortir de sa zone de confort. Sortir de sa maison. Sortir le méchant.
  8. Dialogue sur la nature humaine de Boris Cyrulnik et Edgar Morin, illustré par Pascal Lemaître. Tu lis un peu, tu t’arrêtes, tu regardes les dessins, tu relis le même passage, tu retournes aux dessins, tu réfléchis. Tu fermes ta lampe de chevet et tu te couches moins niaiseux.
  9. Blind Yackety. Un groupe irlandais que personne ne connaît. Je crois que même en Irlande, ils ne sont pas connus. Mais je m’en fous, moi j’aime ça. Seulement disponible sur Bandcamp.
  10. Ne pas mettre de sous-titre. Ne pas changer de titre. Trouver le bon titre avant de commencer à écrire… Non mais sans blague, ne pas tout prévoir. Garder de la place pour la surprise. Ne jamais s’attaquer à une pièce si on n’a pas l’impression qu’on sera peut-être pas capable de l’écrire !

La douzaine de pièces qu’il a écrites, dont Cul-sec, 15 secondes, Enfantillages, La société des loisirs, sans oublier Tu te souviendras de moi (Prix Michel-Tremblay 2014), le démontrent : l’écriture lucide et sensible de François Archambault est rassembleuse. Fin observateur de notre société, il nous présente toujours des personnages empreints d’une grande humanité, cherchant un sens à cette aventure extraordinaire qu’est le fait de «vivre ensemble». Cette année, nous aurons le bonheur de découvrir sa nouvelle pièce Une mort accidentelle (ma dernière enquête), écrite dans le cadre de sa résidence d’auteur à La Licorne.

Carnet de création - François Archambault

Quand j’ai amorcé l’écriture d’ Une mort accidentelle (ma dernière enquête), j’ai débuté par ce morceau-là.
 
La pièce s’ouvrait avec ça, un monologue que l’enquêteur adressait au public. Mais pour diverses raisons, entre autres parce que Tu te souviendras de moi et La société des loisirs débutaient elles aussi par une adresse au public, et aussi parce que c’était un peu long, j’ai finalement choisi, après avoir beaucoup résisté, de débuter la pièce autrement et de faire entrer le spectateur dans la pièce de manière un peu plus brutale.
 
Ce passage n’est plus là, mais il en reste des traces ailleurs dans la pièce. J’y reste attaché parce que c’est par ce morceau que je suis entré dans l’univers de la pièce, et que je suis entré, aussi, dans la peau de l’inspecteur Jeff Dubois.
 
– François Archambault
 
Extrait de Une mort accidentelle (ma dernière enquête)
 
JEFF DUBOIS

Quand j’arrive sur une scène de crime, première chose que je fais : je mets mes écouteurs. Un morceau que je fais jouer en boucle.

Blood on my hands blood on your face
Du sang sur mes mains, du sang sur ta face…

Le groupe s’appelle Kill your dad marry your mom. Tue ton père marie ta mère. J’ai tout de suite trouvé ça sympathique comme nom de groupe.

Grosses guitares, jouées avec autant de subtilité qu’un dix roues. Un chanteur qui hurle pas mal plus qu’il chante… Pas du tout mon genre de musique.

C’est un ami qui m’a fait découvrir le groupe quand je me suis mis au jogging. Je venais d’avoir 50 ans. J’ai vu la mort se pointer : mon réflexe a été de me mettre à courir. Ça fait que ç’a été ma musique de jogging pour commencer.

Mais à chaque fois que je courais, je finissais plié en deux, sur le bord de cracher mes poumons… J’avais l’impression que si je continuais à courir, c’est ça qui allait me tuer, finalement. Ça fait que j’ai arrêté ça. Je cours pus… Mais il se passe pas une journée sans que j’écoute au moins une chanson de Kill your dad.

Le chanteur du groupe, Wayne Vendetta, de son vrai nom Patrick White, vient d’une famille pauvre qui vivait en banlieue de Détroit. Il a perdu son père à l’âge de quatre ans. S’est fait battre par son beau-père. Cendrillon, mais au masculin. La testostérone dans le tapis.

À quinze ans, Patrick s’est acheté sa première guitare avec le fantasme de tuer son beau-père en bûchant dessus avec. Une guitare électrique. Pour être sûr que ça soit la tête du bonhomme qui casse, pas la guitare… Mais une chance pour le beau-père, Patrick s’est mis à jouer pis il a aimé ça. L’ampli au max, la pédale à distorsion dans le plancher, étrangement il s’est rendu compte que ça le calmait.

Patrick finit par découvrir l’alcool, la drogue. Les filles dans les bars. Le cliché sex, drug and rock’n roll, pleinement assumé. Rien pour améliorer sa relation avec le beau-père, mettons… Il décide de sacrer son camp pour Los Angeles. Devient chum avec d’autres musiciens. Fonde un groupe. Kill your dad marry your mom.

Patrick White devient Wayne Vendetta. Il écrit ses premiers succès.

I should have killed you
You fucking bastard
I’ll cut your dick you fukin’ prick
Blood on my hands blood on your face

Le groupe se fait remarquer par une maison de disque. Devient un des groupes phares du mouvement death métal… Paradoxalement, en chantant la haine, Wayne récolte l’amour. L’amour de ses fans, des groupies. Wayne se sent aimé pour la première fois de sa vie même si il carbure à la haine.

Les années passent. Wayne est pas capable de se l’avouer, mais… Il fait de l’argent, il est aimé, adulé des foules, il baise avec des filles superbes… La colère l’a abandonné. Il se sent vide. Il a pus le goût – il est juste pus capable de chanter ses chansons d’horreur… C’est le début d’une sévère dépression ponctuée d’overdoses et de tentatives de suicide qui va mener à la séparation du groupe… Un classique.

Quand il apprend que son beau-père est mourant, il se rend à son chevet. Avec le désir de se réconcilier. De pardonner. Mais en entrant dans la chambre, Wayne se souvient de Patrick. De l’enfant blessé qu’il a été. Le sang lui monte à la tête. Patrick a envie de prendre l’oreiller pis d’étouffer son beau-père avec, comme dans un mauvais film. Mais le beau-père le regarde, lui sourit, l’air content de le voir – il voit pus clair, c’est sûr : il est sur la morphine – ça fait que le bonhomme sourit pis il dit : je suis fier d’être ton père… Wayne.

Il l’appelle Wayne.

Patrick existe pus. Il reste juste le célèbre Wayne Vendetta qui pleure comme une p’tite fille.

Plus tard dans la nuit, le vieil homme rend l’âme… Vendetta, qui avait traîné avec lui sa guitare acoustique Kingman flambant neuve, compose sa toute première chanson d’amour, à côté du corps refroidi. Une dizaine d’infirmières finissent par se retrouver dans la chambre pour l’écouter… pis pleurer à  chaudes larmes toute la gang.

My heart will bleed forever
Mon cœur va saigner pour toujours.

La chanson figure sur le premier album solo de Wayne Vendetta intitulé : I’ve seen the light. Ça devient son plus grand succès commercial. J’ai vu la lumière. Son pire album à vie selon des milliers d’admirateurs qui lui en ont toujours voulu d’avoir quitté le côté « obscur de la force »…

J’ai toujours été fasciné par les histoires morbides. Je pourrais dire déformation professionnelle, mais non, ça vient de quand j’étais jeune. J’adorais ça lire les histoires de meurtre dans les journaux quand j’étais petit. 

Mais je dois avouer qu’y a un type de meurtre qui m’a toujours fasciné plus que les autres.

Le crime passionnel.

Simon Boudreault

  1. Comment je suis devenu musulman.
  2. D’un jeune homme qui attend un bébé, mais la famille de sa blonde marocaine voit dans cet événement l’obligation d’un mariage. Une comédie sur nos racines, nos croyances et nos choix.
  3. L’ignorance et les préjugés qui en découlent.
  4. J’ai deux enfants – 9 ans et 2 ans – alors j’écris où je peux.
  5. Un café.
  6. … avec son accent circonflexe. Je suis certain que sans lui, le « théatre » se débarrasserait du trop fréquent préjugé d’élitisme inaccessible.
  7. … se sentir moins seul.
  8. Une extraordinaire bande dessinée de Craig Thompson, Habibi.
  9. Comme nos médias sont obsédés par le showbizz, croyant que c’est ça la culture, je trouve qu’il y a énormément d’artistes méconnus. Alors j’ai envie de nommer un art : celui de la marionnette ( incluant les adultes ). Suivez le festival de Casteliers pour en découvrir.
  10. Il faut lire. Beaucoup. Tout le temps. Voir ce qui se fait.

Simon Boudreault est né à Montréal en 1975 et y vit depuis toujours. Petit garçon, il s’est taillé une place dans la cour d’école en racontant des « rêves » où ses amis y devenaient personnages. Tombé dans l’improvisation comme une manne dans un feu de camp, il survivra au secondaire en racontant des histoires sur la patinoire d’impro. Devenu comédien, improvisateur, marionnettiste, metteur en scène et auteur, raconter des histoires prend maintenant presque tout son temps. Il a écrit entre autres Sauce brune, Soupers, D pour Dieu? et As is (tel quel).

Carnet de création - Simon Boudreault

Quand Denis Bernard m’a invité à rejoindre les auteurs en résidence de la même façon qu’on invite quelqu’un à souper, je me suis senti comme un célibataire à la Saint-Valentin qui se fait proposer une sortie la veille du jour fatidique.
Heureux, comblé, reconnaissant et un peu stressé.
Je suis sorti de ma bulle solitaire de ma tête pour raconter ce qu’il y avait dedans.
Denis m’a posé une simple question : « Qu’est ce que tu as envie d’écrire ces temps-ci? ».
À ce moment-là, j’étais par habité par un évènement marquant : celui de mon mariage « forcé » à l’automne 2013.
Après 3 ans de vie commune avec ma copine d’origine marocaine, on voulait un bébé.
Elle est tombée enceinte. Oh joie!
À l’annonce de la venue d’un enfant, ses parents – marocains musulmans immigrés au Québec en 1989 – ont finalement été obligé de croire que notre relation allait durer.
C’était pas une bonne nouvelle pour eux.
Ils ont paniqué.
Il fallait qu’on se marie.
Musulman en plus!
Voilà la prémisse de « Comment je suis devenu musulman ».
Mais cette pièce n’est pas une autobiographie.
C’est une comédie. Je crois que ma vie est moins drôle.
Une comédie parce que j’ai besoin de rire. Ça me soulage.
Donc, pour cette comédie je suis parti des questionnements suscités par ce mariage obligé.
Des questionnements qui revolent sur notre société.
Le Québec.
De quelle religion suis-je? Si c’est aucune, en quoi je crois? Et ce en quoi je crois je le partage avec qui? Quels sont mes rituels? Comment je souligne les moments marquants de la vie? Comment je réagis face aux croyances de l’autre? Quand en plus cet autre est proche de moi je fais quoi?
De belles discussions avec Denis Bernard ont suivi son invitation d’auteur en résidence.
On en est venu à raconter l’histoire de nos vies, celle de notre famille, celle de nos croyances.
Et je me suis transformé en vampire.
Partout.
Autour de moi.
Tout ce que je vivais était transformé, amalgamé, trituré et plongé dans cette pièce en devenir.
Plusieurs idées se bousculaient dans ma tête jusqu’à l’arrivée d’une tonne de brique : la maladie de ma mère.
L’annonce de son cancer incurable, rongeur infatigable coincé dans son corps.
Le choc. La peine. Et toutes les émotions mêlées.
Et le cœur à fleur de peau.
Et l’envie de mettre ça dans ma pièce. Mais non je ne peux pas. C’est trop… trop sensible.
Et puis…
Oui.
Parce que je suis un vampire.
J’ai continué à vampiriser ma vie.
Parfois avec pudeur. Parfois non.
Empruntant une phrase entendue dans une salle d’attente de chimio, l’histoire intime d’un cousin éloigné de ma femme (eh oui je suis marié maintenant), la passion de mon père, la maladie de ma mère, une blague de ma plus jeune, un échange avec ma plus vieille, un souvenir de ma grand-mère, un souvenir d’enfance d’un ami (souvenir qui ne m’appartient pas) et ainsi de suite…
Tellement que je ne sais pas si j’ai le droit de faire cette pièce.
J’ai demandé la permission à personne.
Est-ce que j’aurais dû?
Mais qu’est-ce qui en reste de vrai? Qu’est-ce qui est fabriqué? Qu’est-ce qui ne l’est pas?
Je ne sais plus.
Est-ce que mes proches savent tout ce que je leur ai pris?
Non.
Pas tous.
Et autour de nous le terrorisme, le racisme, les accommodements raisonnables, la burqa et ces élections où des gens vont voter avec un sac de papier sur la tête croyant faire preuve de finesse d’esprit.
Et moi qui ne veut pas raconter une histoire de violence ou de haine.
Il y en a assez autour.
Je veux la petite histoire pour parler de la grande, celle de l’humain.
L’humain pris avec ce qu’il est, ses doutes, ses certitudes fragiles, son besoin d’avoir une prise sur quelque chose, son envie de ne pas être seul.
Et puis il y a ce fou qui tue des musulmans dans une mosquée à Québec.
Ma pièce ne parlera pas de lui.
Ma pièce se veut une main tendue dans toutes les directions.
En partant d’une petite histoire de familles.
Deux familles.
Avec des traditions différentes.
Avec des contradictions et des oppositions.
Mais si on veut avancer, comment on colle tout ça?
Comment on fait?
Comment juste être ensemble?
Une histoire de vie.
La mienne.
Peut-être.
Avec un sourire.
Comment je suis devenu musulman.

Fabien Cloutier

  1. Jusqu’à maintenant, je n’ai rien d’écrit. Je réfléchis. Alors j’ai même pas un dossier Word auquel j’aurais pu donner un titre.
  2. Je pense que c’est une histoire de mère et de filles, de non-dits, de remords, de pardon.
  3. Je déteste les menteurs.
  4. Chez moi. Mais il y a aussi le salon des auteurs au 3e étage de La Licorne. Je l’ai humblement rebaptisé « La salle Fabien-Cloutier pour l’avancement du théâtre québécois ».
  5. La vodka Zoladkowa Gorzka. J’ai obligé ( avec toute ma gentillesse ) Gaëtane à en commander.
  6. … peu souvent remarquable.
  7. … les gens qui aiment parler de théâtre.
  8. Les libéraux n’aiment pas les femmes de Aurélie Lanctôt.
  9. Véronique Grenier. Pour Hiroshimoi et Les p’tits pis moé.
  10. Laisse reposer.

Auteur des pièces Scotstown, Cranbourne,  Billy (les jours de hurlement) et Pour réussir un poulet, Fabien Cloutier écrit un théâtre déstabilisant. Il donne la parole à la masse, à cette majorité que l’on dit silencieuse, celle qui exprime souvent violemment des idées gardées tapies trop longtemps. Il laisse ses personnages s’exprimer dans toute leur exaspération, leur intolérance et leur détresse, nous surprenant, au final, par leur grande humanité. Cette année, il revient avec Pour réussir un poulet (Prix littéraire du Gouverneur général 2015) à La Licorne et en tournée au Québec.

Jean Marc Dalpé

  1. La Queen’s H-tel Mot-.
  2. Le Nord ontarien. Territoires, identités… et le karaoké.
  3. La condescendance des dominants.
  4. Là où ça me tente. Où on ne m’achale pas.
  5. De l’eau Perrier. ( joke )
  6. … souvent trop fucking sage, baby.
  7. … passer les prétentieux au blender.
  8. Islands of Decolonial Love de Leanne Simpson. Parce que les voix de nos compatriotes des Premières Nations sont multiples, diversifiées, dérangeantes, drôles, envoûtantes, modernes. ET Leanne Simpson rocks. Elle me donne envie de recommencer à écrire de la poésie.
  9. William Shakespeare.
  10. RECOMMENCE !

Dramaturge, poète, romancier, traducteur et comédien, Jean Marc Dalpé est un auteur dramatique engagé. Dans une langue brute et syncopée, il nous entraîne fréquemment dans des milieux socialement défavorisés, habités par des personnages parfois écorchés, où résonnent des préoccupations contemporaines. Récompensé à plusieurs reprises, Jean Marc Dalpé a entre autres écrit les pièces Le Chien, Eddy, Trick or Treat et Août, un repas à la campagne. Son roman Un vent se lève qui éparpille (Prix littéraire du Gouverneur général en 2000), adapté pour le théâtre, sera présenté cette saison à La Licorne dans une production du Théâtre du Nouvel-Ontario.

Carnet de création - Jean Marc Dalpé

Pour son carnet de création, Jean Marc Dalpé nous dévoile un extrait de sa prochaine pièce, actuellement en écriture, intitulée La Queen’s.

Séquence de transition….

Le noir est total sauf pour l’enseigne du (No) Vacancy qui se remet à court-circuiter et à grésiller de plus en plus fort. Durant ce qui suit le NO va se rallumer et demeurer ainsi pendant tout le deuxième mouvement.

Bruit d’un fort vent qui souffle autour de la Queens’ et qu’on devine polaire.

Puis le microphone de studio redescend des cintres alors que Marie-Thérèse vient s’installer sur scène. Elle porte un tailleur, des souliers à talon, et une paire de gants. Nous sommes dans un studio  à Paris. L’entrevue a eu lieu dans un passé indéterminé.

Le vent cède la place à quelques notes de piano, puis à…

Voix féminine de la radio

Bonsoir et bienvenue à France Culture pour ce deuxième volet d’une série de cinq conversations avec la célèbre pianiste et compositrice canadienne Marie-Thérèse. Ce soir, François Clément discute de son enfance et de ses premiers amours.

Voix masculine – l’intervieweur

Bonsoir

MARIE-THÉRÈSE

Bonsoir

Voix masculine – l’intervieweur

J’aimerais maintenant évoquer ici dans le contexte de notre échange la question de l’apport des paysages appelons-les primales ou originelles qui ont il me paraît évident alimenté votre façon d’aborder tout au long de votre carrière les œuvres qui vous ont inspiré voire façonné je parle des espaces nordiques austères où vous êtes venu au monde et avez grandi…

MARIE-THÉRÈSE

… où j’ai touché au piano pour la première fois…

Voix masculine – l’intervieweur

… espaces isolés lointains sauvages si je puis me permettre et qu’on devine ou du moins imagine comment faire autrement ont été marquants déterminants.

MARIE-THÉRÈSE

Je ne sais plus qui l’a dit mais me revient cette citation : les hommes ont certes des racines mais ils ont aussi des jambes.

En disant cela je ne veux pas nier l’importance des origines ni leur impact sur qui nous devenons mais je suis convaincue en ce qui me concerne du moins que l’austérité voire la pauvreté du milieu de mon enfance si elle m’a certes marqué les voyages les rencontres là et vers qui mes jambes m’ont porté ont été davantage formateurs que ce terreau de mes premières années qui vous semblent à vous français certes exotique mais qui je vous assure n’a peu si peu de valeur dans les yeux de la jeune adolescente qui débarque à New York à quinze ans que la seule chose à laquelle elle pense alors qu’elle se trouve pour la première fois en plein Times Square c’est « Que dois-je faire pour ne pas avoir à retourner dans mon bled perdu? ».

Le microphone remonte vers les cintres, alors qu’on entend de nouveau le passage d’un train de marchandises suivi cette fois-ci par un hululement de chouette, puis par une série de bourrasques de vent qu’on devine nordique pis frette en sacrament!

En quittant la scène, Marie-Thérèse croise Marcel et…

STEVE GAGNON, THÉÂTRE JÉSUS, SHAKESPEARE ET CAROLINE

  1. OS fouiller la terre.
  2. Perte de la mère, mémoire, devenir un homme, archéologie, voyage, Colombie, Grand Nord canadien, rituels funéraires, amour, 100 troupeaux de mammouths qui foncent dans la toundra, des poudres multicolores qu’on lance en l’air.
  3. Les référents identitaires masculins complètement arriérés.
  4. Café Névé sur Rachel.
  5. Une pinte de cidre.
  6. … jugé. Il y a encore ce mythe comme quoi ce n’est pas un art accessible, ce qui n’est plus vrai du tout.
  7. … être bouleversé et confronté, ça ne devrait pas être un lieu de confort ni de divertissement.
  8. Nord Alice de Marc Séguin.
  9. Maude Audet.
  10. Écrire partout, tout le temps, prendre des notes sur son iPhone, des mots, des sensations, des débuts de phrases, prendre en photo des gens dans la rue, leur parler. Être curieux.

Catherine Léger

  1. Baby-sitter.
  2. Du paternalisme de certains hommes qui se disent féministes, de jokes misogynes et de la liberté sexuelle des jeunes filles.
  3. Les nouvelles tendances féministes qui, dans une volonté de déculpabiliser les femmes/mères imparfaites, continuent de ne parler que de vie domestique et d’apparence physique.
  4. Au Second Cup.
  5. Du vin blanc.
  6. … beau.
  7. … la comédie.
  8. Tenir tête de Gabriel Nadeau-Dubois.
  9. Earth Crusher.
  10. Attendre d’être très en retard. Vouloir mourir. Se dire qu’écrire, c’est moins pire que mourir. Écrire.

Catherine Léger a un sens du dialogue indéniable. Elle s’en sert avec beaucoup d’aplomb pour disséquer ses thèmes de prédilection qui s’articulent autour de la féminité et des effets du féminisme sur la femme d’aujourd’hui. Ses textes Princesses et Voiture américaine (Prix Gratien-Gélinas 2006) en font foi. En 2013, elle traduisait brillamment la pièce Pervers, de Stacey Gregg, pour La Manufacture. Cette année, nous pourrons découvrir sa pièce Baby-Sitter, une production du Théâtre Catfight

Carnet de création - Catherine Léger

J’ai écrit la version presque finale de Baby-Sitter cet automne. On a commencé les lectures avec les comédiens. L’incarnation du texte est un moment complètement jouissif (surtout avec la distribution incroyable de Baby-Sitter). C’est cliché, mais le texte prend vie, carrément. Et alors que je pensais le connaitre par cœur, ce fameux texte, pour l’avoir écrit, et réécrit, je me fais surprendre par des moments, des répliques qui éclatent grâce au génie des acteurs (et du metteur en scène).

Pour ce carnet et pour vous parler de la pièce, je vous fais la liste de mes 4 répliques préférées et je vous dis pourquoi.

JEAN-MICHEL (Steve Laplante) / En tant qu’homme québécois, je suis fier qu’Hydro-Québec rejette ta misogynie.

Il y a beaucoup d’affect dans notre rapport aux « marques », c’est normal, les compagnies investissent en masse dans la publicité pour fidéliser la clientèle ou influencer la perception qu’on a de leur entreprise. En même temps, elles sont très protectrices de leur image. En tant qu’auteur on n’a pas beaucoup de marge de manoeuvre dans l’utilisation d’une « marque ». Quand j’arrive dans une pièce à placer, un « Jean Coutu », un « Tim Hortons » ou dans ce cas-ci, « Hydro-Québec », je sais que je crée un lien direct avec le spectateur.

Quand Steve Laplante dit qu’il est fier qu’Hydro-Québec rejette la misogynie de son frère, il incarne à merveille cet affect que les Québécois ont pour Hydro-Québec, avec un parfait mélange d’émotions, de sérieux et de respect pour la « marque ». Ça me fait jubiler.

 

CÉDRIC (David Boutin), (peut-être qu’il ment) / J’ai pas couché avec!

Je suis plutôt de l’avis qu’un auteur doit trancher, savoir ce que pense ses personnages à tout moment, travailler la musique de ses répliques au quart de tour, avoir une réponse à tout, bref tout contrôler. Pourtant… en écrivant cette réplique et son indication de jeu, j’ai choisi de ne pas savoir si Cédric, dans ce cas précis, disait la vérité ou non. Ce n’est pas une information cruciale à la pièce, et le spectateur n’aura aucune façon de savoir s’il ment ou non, il devra trancher. J’attends toujours cette réplique avec amusement, pour voir si à ce moment-là, ce jour-là, je vais croire le personnage ou non.

Dans la scène, le personnage est déjà coupable, sans l’être, il est aussi sincère sans tout révéler… Cette complexité se cristallise dans la réplique où David Boutin est magnifiquement indéchiffrable… A-t-il couché avec? Oui ou non? On pourrait en parler longtemps.

 

NADINE (Isabelle Brouillette) / Bye

Je suis pas comédienne, mais parait que les petites répliques, les « oui », « non », « bye », « allô », c’est pas les plus facile à rendre. Trop court, pas moyen de mordre dedans, souvent inutile. Mais il y a un « bye » dans la pièce qui est absolument délicieux quand Isabelle Brouillette le rend et honnêtement j’avais pas réalisé tout le potentiel de ce bye-là en l’écrivant. Le personnage de Nadine vient de semer intentionnellement la zizanie, elle joue l’innocente, mais elle savait très bien ce qu’elle faisait. Et Jean-Michel, qu’elle n’aime pas, s’en va sans saluer personne. Pendant qu’il quitte, elle dit « bye ». Juste ça, « bye ». Comme si rien n’était, avec une candeur coupable, un regard irrésistible et satisfait, dont seul Isabelle Brouillette a le secret. Ça me fait mourir de rire.

 

 

ÉMY (Victoria Diamond) / Je trouverais ça drôle, j’aime ça les surprises.

La comédie qui me plait, c’est celle qui fonctionne par identification, on est avec les personnages, pas au-dessus d’eux. Quand on rit, on rit aussi de nous-mêmes. Je ne juge pas mes personnages, je les aime. Le personnage d’Émy est naïf, mais très intelligent, à la fois premier degré et lucide. C’est un personnage étonnant, cru, mais jamais vulgaire. Et c’est en voyant Victoria Diamond jouer Émy, que j’ai senti que je pouvais aller encore plus loin avec ce personnage-là, sans qu’on décroche. Parce que son incarnation est tellement vraie qu’on adhère à toutes les facettes de ce personnage pourtant déroutant.

Quand en parlant des blagues de viol elle dit qu’elle trouverait ça drôle de s’en faire faire une parce qu’elle aime ça les surprises, on la croit. Elle nous fait douter de nous-mêmes. C’est vrai qu’au fond, si c’est une surprise, c’est peut-être drôle une blague de viol?

Cette réplique est une des dernières que j’ai écrites. Avant les répétitions, je n’avais pas osé aller jusque là.

Jean-Philippe Lehoux

  1. Un stand-up plus ou moins zen.
  2. De notre besoin incessant et malsain de performance.
  3. La stupidité qui se prend pour du génie ( je nommerai pas de noms ).
  4. Chez moi. Ou pour me la péter un peu : en voyage.
  5. Une pinte de bière noire, pour me sentir un peu anglais.
  6. … lent à réagir à ce qui se passe dans le monde.
  7. … ralentir le rythme. C’est paradoxal, je sais.
  8. Le bonobo, Dieu et nous de Frans de Waal . C’est une leçon d’empathie magnifique. Et j’aime les singes.
  9. MISC, anciennement le Trio Jérôme Beaulieu. Du jazz québécois habile et sans poussière.
  10. Écris, t’es meilleur que tu le penses. Coupe en masse, t’es jamais aussi bon que tu le crois !

Jean-Philippe Lehoux s’intéresse entre autres aux thèmes du voyage et de l’altérité. Comment je suis devenue touriste, Le Bras canadien et autres vanités, Petites bûches, Napoléon voyage et Le dernier pas du marcheur sont toutes des pièces à travers lesquelles il explore la valeur des rencontres spontanées et l’éthique du voyageur-citoyen. La saison dernière, il présentait la pièce Normal, écrite dans le cadre de sa résidence d’auteur et issue de son expérience Les Contournables.

Carnet de création - Jean-Philippe Lehoux

J’aimerais vous partager un petit extrait de pièce qui préfigure (peut-être? sans doute? angoisse?), la prochaine création du Théâtre Hors Taxes entre les murs de la Licorne.

(…)

Plusieurs personnes me demandent depuis un an :
«Napoléon voyage
Normal
Comment je suis devenue touriste
Vas-tu te renouveler, p’tit con, ou tu vas encore nous raconter tes vieilles histoires de chiasse?»
C’est très flatteur comme question, merci, mais oui, j’essaye de me réinventer un peu.
C’est vrai que ça commence à devenir mon trademark.
Les intestins qui flanchent en voyage.
Être dans’ marde.
Même si c’était pas spécialement mon rêve de jeunesse.
En même temps, je vais pas vous mentir, quand je suis allé au Kirghizstan récemment, j’étais très content d’avoir la turista dans un trou creusé dans la steppe à 3000m d’altitude entre deux expéditions à cheval.
Parce que je me disais : «oh, ça, c’est une tournée assurée».
Les gens de Gatineau à Havre St-Pierre vont ca-po-ter quand je vais leur raconter l’épisode.
J’ai même été déçu de pas être malade en Chine.
J’ai perdu une bonne vingtaine de représentations à cause de ma santé.
J’ai tout fait pour chier mou dans l’Empire du Milieu.
Mais l’hygiène chinoise évolue malheureusement très vite. 

Bref, le spectacle de ce soir n’est pas un autre de mes récits de voyage.
Il met plutôt en scène Étienne Pilon.
Le comédien virtuose?
Oui, parce qu’Étienne Pilon m’a demandé de lui écrire… un one-man show.
En passant par son agent.
Comme un lâche.

Étienne Pilon est un brillant acteur de sa génération
Qui a joué dans des tragédies et des drames contemporains complexes.
Il est respecté
Intense
Beau
Intègre
Mais y avait quand même besoin d’avoir son one-man show.
Y a joué Guy Turcotte dans une pièce de Serge Boucher
Mais c’était pas encore assez.

Ostie de petit-bourgeois.

Faque je lui en ai écrit un.
Impossible à faire.
Im-po-ssi-ble.
Le solo le plus tough à jouer au monde.
«Tins, mon tabarnak
Déploie ton ego de p’tit criss de comédien de génération Y du câlisse.
Tu veux jouer, tu vas jouer.
Tu veux être partout?
À’ télévision
Sur deux marquises en même temps
Tu veux être politiquement engagé
Pertinent
Père de famille
Doux pis bandé à la fois?
Ben apprends ce texte-là pis surtout le principe de l’ubiquité
Parce que tu vas en avoir besoin pour te sortir du merdier que je t’ai créé.
«Je veux jouer!»

P’tit crisse de capricieux…

Le désir.
Pfff.
Spinoza disait qu’on était des êtres de désirs.
Qu’on devait pas les refouler
Contrairement à ce que nous enseignent les Bouddhistes.
C’est important, les désirs.
C’est notre moteur.
«Je veux jouer!»
Mais y a des désirs qui sont pas adéquats pour notre nature.
Y faut trouver les bons désirs.
Les désirs justes.
Et la seule façon de combattre un désir inadéquat
C’est de le substituer par un désir plus… nutritif.
C’est ça que j’ai dit à Étienne : aide des réfugiés à traverser l’hiver.
Aies le désir d’aider ton prochain.
Désire ÇA.
Fort.
J’ai crié :
«ENVOYE, PILON
DEVIENS BIENVEILLANT!
ENVOYE!»
Mais non, il m’a répondu, encore et encore :
«Je veux jouer tout seul.
Fuck la communauté.
Je veux que ma performance passe à l’histoire.
MA performance».
Étienne Pilon : une performance à couper le souffle!
Pendant que des travailleurs de la Côte-Nord se demandent où est passée la morue…

Dans quel monde on vit…

 

(…)

Pierre-Michel Tremblay

  1. Psychédélique Marilou.
  2. De notre besoin de transcendance ( en dehors des religions ) ?
  3. L’idéologie néo-libérale en général… et en particulier. Le manque de considération pour « les autres ».
  4. Dans ma tête en marchant, accessoirement à mon bureau.
  5. De l’eau pétillante, peut-être une bière…
  6. … imbu de lui-même ? ( s’cusez ) pauvre, monétairement parlant.
  7. … vivre un contact direct et réél entre humains, sans l’interférence des écrans de tout acabit.
  8. La septième fonction du langage de Laurent Binet et L’infinie comédie de David Foster Wallace ( toujours pas terminé ! )  et Funny Girl de Nick Hornby et L’île des chasseurs d’oiseaux de Peter May et Le Chardonneret de Donna Tartt. ( J’aime tellement lire… )
  9. Rémi Bergeron ( ses sculptures avec toutes sortes de trucs qu’il récupère et transforme ).
  10. C’est toujours bon à prendre quand ça vient de quelqu’un qu’on estime.

Issu du milieu de l’humour, Pierre-Michel Tremblay réussit toujours à faire cohabiter la comédie et le drame. Très préoccupé par une actualité ancrée dans une modernité où l’absurde réalité de notre condition humaine émerge, Pierre-Michel dresse de nous un portrait où nous apparaissons dans toute notre splendeur : ridicules mais magnifiques. Il a écrit les pièces Quelques humains, Le rire de la mer et Mille feuilles pour Les Éternels Pigistes, ainsi que Coma unplugged et Au champ de Mars pour le Théâtre de La Manufacture.

Retour au haut de la page