Les auteurs et autrices en résidence

Puisque l’une des missions de La Manufacture est de contribuer au développement et à l’épanouissement de la dramaturgie d’ici, il lui est tout naturel d’accueillir et d’appuyer, chaque année depuis 2011, une équipe d’auteur et d’autrices en résidence. Cette saison, Simon Boudreault, Jean Marc Dalpé, Rébecca Déraspe, Catherine Léger, Jean-Philippe Lehoux, Ines Talbi et Pierre-Michel Tremblay nous honorent à nouveau de leur présence! 

En année 2020-2021, nous avons eu envie d’écouter ces derniers nous parler des projets, réalisés dans le cadre de cette résidence, qui les animent. 

Tandis que Simon Boudreault, Rébecca Deraspe, Catherine Léger et Pierre-Michel Tremblay nous éclairent sur leurs dernières pièces respectives – terminées ou en cours d’écriture – Jean Marc Dalpé se confie sur le texte qu’il traduit actuellement, Jean-Philippe Lehoux nous en dit plus long sur l’essai littéraire qu’il rédige et Ines Talbi donne le ton de sa carte blanche prévue en février 2021. 

Simon Boudreault

L’image.

Le contrôle de l’image me fascine.

Cette pièce en cours d’écriture est née suite à la lecture d’un article décrivant une épicerie : comment tout est pensé, placé, agencé pour nous influencer.

Nous diriger sans qu’on s’en aperçoive.

Je me suis senti comme une souris découvrant qu’elle est dans un labyrinthe et que des gros yeux analysent et prévoient son comportement.

Une conscience effrayante.

Je me suis plongé dans la lecture sur le marketing. L’apparition du marketing. Son évolution.

Et j’ai eu le sentiment que de plus en plus nous faisions du branding avec nous-mêmes.

Les facebook, instagram, twitter et autres nous amenant à vouloir contrôler ce que l’on perçoit de nous. Contrôler notre propre « image de marque ».

Et j’ai imaginé une femme, mi-quarantaine, magrébine, se cherchant désespérant un emploi, accumulant les refus.

Puis elle décide de mettre le voile pour une entrevue, voile qu’elle ne porte jamais par conviction.

Et voilà elle est engagée dans une compagnie de marketing qui veut afficher une plus grande ouverture au sein de son entreprise.

Et la voilà prise avec un voile qu’elle n’a jamais voulu porter de sa vie.

Et voilà les premiers pas de cette pièce, « Je suis un produit ».

Et voilà que maintenant je me sens manipulé quand je fais mon épicerie.

Jean Marc Dalpé

Quand j’ai appris que Jason Sherman avait écrit une nouvelle pièce qui serait produite au Tarragon Theatre à Toronto, j’ai tout de suite voulu une copie et, après l’avoir lue, j’ai immédiatement refilé le texte à Philippe… qui n’a pas pris longtemps pour se décider à me commander la traduction et on a commencé à parler de qui pourrait la mettre en scène et qui pourrait jouer le rôle de….

Bon, depuis le rythme a ralenti un peu.

Jason Sherman est l’auteur de 2 dans la tête et 3 dans le dos qui a été monté à La Licorne en 1997. Copy that est une œuvre d’un humour caustique à propos du merveilleux monde de la production télévisuelle. C’est drôle, c’est vite, c’est méchant. À chaque relecture, je ris. C’est bon signe.

Et oui, je reconnais certaines personnes que j’ai rencontrées au cours des années. Et non, je ne les nommerai pas.

J’ai commencé à traduire la première scène. J’ai très hâte d’entendre les acteurs la lire.

Rébecca Déraspe

Mon obsession du moment s’est implantée il y a quelques années en plein #metoo. Et depuis, tout doit se réécrire, sans cesse. C’est normal, j’imagine, quand on veut parler de consentement et de responsabilité collective, d’essayer d’être au plus près du sensible, du nuancé et d’une réelle humanité. Avec LES GLACES, j’ai envie de fouiller ce que nous avons tenté de figer dans le temps, d’oublier avec les années, ce que nous avons de secrets, de fautes, d’imputabilité. Je veux raconter comment la perspective qui vient avec les années et les mouvements de société peut transformer la lecture d’un événement et l’interprétation de nos propres charges. Surtout, je me demande comment léguer « autrement » à nos enfants. En dehors de ces questions qui sont le point d’ancrage de l’écriture, je crois que j’écris LES GLACES pour faire dialoguer les visions issues de ma région natale et celles issues de mon cercle social montréalais. Bref, La Licorne me permet d’essayer, de réessayer, d’approfondir, de chercher et – certainement mon activité préférée – d’angoisser en me demandant comment y arriver de la façon la plus juste possible.

Catherine Léger

Je continue une réflexion sur l’émancipation et la liberté, et je me demande si le monde n’est pas beaucoup plus conservateur et formaté qu’il n’y parait. Quand on regarde la culture populaire au Québec dans les années 70, la forme était très éclatée. Aujourd’hui, tout est bien organisé. Par genre, par format, par style de vie. Et je ne sais pas d’où ça vient, sans doute de ma paranoïa, mais on dirait qu’il y a un mode d’emploi à suivre. Il faut tout faire pour le bien-être des enfants, ne plus provoquer gratuitement, écrire dans le sens de l’avancement social, être une bonne personne et encadrer sa propre délinquance pour ne pas nuire au rendement. Parfois, j’étouffe un peu. Je suis si prévisible. J’écris une pièce sur des femmes délinquantes et insouciantes, comme si on était dans les années 70.

Jean-Philippe Lehoux

Je suis un auteur en résidence, mais surtout en jachère. Deux pièces pour Étienne Pilon m’a… vidé. En attendant que revienne le théâtre dans ma vie (et depuis le Grand Confinement!), je me suis lancé dans un essai plus littéraire. Ce qui n’était à la base qu’une simple envie de publication Facebook sur le sens du voyage au 21e siècle s’est transformé depuis en un récit plus vaste que j’ai momentanément intitulé Méditations cyclistes d’un père angoissé. C’est une longue adresse «postdatée» à ma petite fille, une leçon d’humilité et de patience mi-stoïcienne mi-paniquée devant ce qu’elle aura à affronter au cours de sa vie. J’y déclare surtout mon amour pour les voyages à vélo, les longs comme les trop courts, en m’inspirant de périples personnels et anxiolytiques au Kirghizistan, en Espagne, en Thaïlande, en Acadie ou ici-même au Québec. Moi qui croyais en avoir fini avec les voyages… Zut.

Ines Talbi

Après le déluge

Quand tout se casse, se meurt, disparaît, que devenons-nous? Qu’est-ce qui émerge d’un être, d’un art, quand nous nous sommes sentis inutiles et impuissants. Suis-je victime d’une société brisée depuis des siècles? Serais-je le bourreau des générations à venir? Suis-je en train de me poser beaucoup trop de questions absolument pas pertinentes? Peut-être. Sûrement. Et pourquoi pas? Est-ce que de me réinventer est une occasion de grandir ou de me résigner. Je vais tenter de comprendre. Ou pas. Avec d’autres artistes. Fouiller, explorer et aimer cette époque embrouillée par la maladie et la race et l’argent. Je vais essayer de m’amuser en grattant la gale sur mon cœur. L’apprivoiser.  Apprendre à l’aimer.
Comme je peux.

Le temps d’une soirée, du moins.

Pierre-Michel Tremblay

Afin d’écrire « Quelques mots pour Eddy », j’ai eu le privilège d’obtenir une bourse du Conseil des Arts du Canada. C’était il y a bien longtemps, avant le temps pandémique. Et maintenant, la pièce est en travail avec Philippe à la Licorne. Sans trop en dévoiler, le sujet de cette pièce tourne autour de la solitude contemporaine. Sujet exacerbé par ce foutu virus qui s’est abattu sur nous. J’essaie d’écrire du théâtre qui résonne avec la société dans laquelle je vis. Et qui me touche d’une manière ou d’une autre, qui résonne aussi dans ma psyché. Évidemment, je ne pouvais pas prévoir ceci : « il y aura une pandémie, essayons d’aborder ce sujet sous l’angle de la solitude contemporaine ». C’est tout de même un peu ce qui s’est produit. Sans que j’aie à y voir consciemment. Au-delà du sujet « Quelques mots pour Eddy », c’est l’histoire d’une rencontre.  Jasmine et Hugo qui font la connaissance d’Eddy. Qui les marquera à jamais. Et moi j’ai hâte qu’on vous présente cette histoire. J’ai hâte de vous retrouver à travers  les mots et les personnages. J’ai hâte qu’on se rencontre à nouveau. Les arts vivants sont le meilleur antidote à la solitude non choisie.

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