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Regards croisés avec Martine Delvaux

Bienvenue sur Regards croisés,  une tribune de réflexion offerte par le Théâtre de La Manufacture à un.e libre penseur.se en résidence. L’objectif de ce projet : donner la parole à une voix extérieure au milieu théâtral, afin d’offrir un regard croisé, d’approfondir notre réflexion sur les thématiques des spectacles à venir. 

Pour cette première édition, nous sommes fiers d’accueillir l’écrivaine et professeure Martine Delvaux, auteure de plusieurs ouvrages, dont le récent essai Le boys club. Figure incontournable du féminisme contemporain, elle réfléchira sur les deux percutantes créations de la saison 2019-2020 : Les filles et les garçons, de Dennis Kelly, dans une traduction de Fanny Britt, présentée du 14 janvier au 22 février, et Les étés souterrains de Steve Gagnon, présentée du 14 avril au 23 mai.

CAUSERIE
En lien avec le spectacle Les filles et les garçons, le public est convié à une causerie à laquelle participeront Martine Delvaux et Fanny Britt, traductrice de la pièce de Dennis Kelly, le tout animé par Alexandre Cadieux. L’événement se déroulera le mercredi 5 février à 17 h, au Théâtre La Licorne, sous le thème : Est-ce que les structures sociales actuelles ont tendance à privilégier l’accès des hommes au pouvoir au détriment de celui des femmes?  
Événement gratuit mais réservation obligatoire: En ligne / 514 523-2246


ET MAINTENANT, PLACE À MARTINE!


Vendredi, 17 janvier 2020

La voix d’une femme

Je ne suis pas une personne qui pleure souvent, dans la vie. J’ai pleuré sans arrêt en pleine peine d’amour et après la mort d’un proche, j’ai parfois pleuré un peu à la lecture d’un livre, mais je pleure surtout devant les images, un film ou un épisode dans une télésérie. Autrement, le plus souvent, je me contiens, je ne pleure pas. Pourtant, j’aime les larmes. Les larmes m’intéressent, les miennes et celles des autres, pourquoi on pleure, à quelle occasion, à quel moment. C’est le détail des larmes qui retient mon attention.

J’ai écrit tout un livre pour arriver au bout d’un épisode de larmes : les miennes, à 20 ans, devant la plongée de la Thunderbird de Thelma et Louise dans le Grand Canyon. Pendant deux ans, j’ai décortiqué le film, revisité ce qui se passait dans le monde l’année de sa sortie en salles, étudié la vie des actrices, visionné d’autres films de la même époque, pour essayer de mettre le doigt sur le moment où, encore aujourd’hui, quand je revois le film Thelma & Louise de Ridley Scott, mes larmes se mettent à couler.

Assise tout au fond de la salle, le soir de la première de Les filles et les garçons, il y a un moment où j’ai été prise d’un sanglot. Ça y était, j’ai senti la vague monter, une émotion qui arrivait de loin, d’un endroit sombre à l’intérieur de moi. Une tristesse ancienne qui n’était pas seulement la mienne…

Marilyn Castonguay est seule sur scène pendant près de deux heures. Au début, elle nous attrape, on rit avec elle comme devant un spectacle d’humour, un one-woman show. Une fois qu’on est attrapés, elle ne nous lâche plus. Elle nous tient et nous entraîne avec elle dans ce récit qui est l’histoire d’une chute. Du mouvement à l’immobilité, de l’exubérance à la sobriété, du spectacle à la confession, on reste avec elle qui passe du personnage joué par une actrice, à une femme qui est toutes les femmes.

Je ne dirai pas à quel moment j’ai senti monter en moi un sanglot noir, désespéré, devant Les filles et les garçons, un sanglot que j’ai retenu, refoulé. Je ne le dirai pas parce que je ne veux pas tout révéler de cette pièce dont il faut faire l’expérience comme d’un suspense, un rendez-vous auquel il faut se présenter en ne sachant pas tout à fait ce qui nous attend. Mais je dirai à quel moment ont coulé ce que j’appellerais des larmes politiques, les mêmes larmes que celles versées à la fin de Thelma & Louise et qui sont des larmes de désespoir devant ce qui est fait aux femmes. J’ai pleuré quand l’actrice prononce ces mots de Dennis Kelly : « On n’a pas créé la société pour les hommes. On l’a créée pour les empêcher de faire pire ».

Ces mots, je les avais lus avant, je les avais même retranscrits dans mon premier texte ici, parce que je les avais trouvés puissants de vérité. Entendre ces mots dans la bouche de Marilyn Castonguay, au terme de ce voyage dans la vie d’une femme marquée par une violence inimaginable, est d’une puissance démultipliée. Parce qu’au moment où ces mots sont dits, sur scène, Marilyn Castonguay n’est plus un personnage, elle n’est plus un rôle, elle est véritablement une actrice (au sens étymologique du terme) : elle agit ces mots, les fait vivre, et nous les fait porter.

Au moment où je finis d’écrire ce petit billet, j’apprends qu’une femme vient d’être assassinée par son conjoint. C’est la quatrième, au Québec, depuis le mois d’octobre dernier. Le couple avait six enfants, présents dans la maison au moment du meurtre de leur mère. On soupçonne qu’ils en ont été témoins.

La force du théâtre, celle de cette mise en scène de Les filles et les garçons par Denis Bernard, est de ne pas avoir besoin de montrer, de tout montrer, pour nous faire basculer. Parce que ce qu’il nous faut, pour comprendre, pour sentir, pour pleurer, c’est la voix d’une femme.

 


Vendredi, 10 janvier 2020

Les chiens

J’ai publié, dans le dernier numéro de la revue sociale et politique À bâbord!, un texte au sujet de la violence sexuelle envers les femmes. Deux ans après #MoiAussi, trente ans après la tuerie de Polytechnique, quelques lignes sous forme d’allégorie. Je me suis dit que ce texte pouvait accompagner, par sa facture, par son propos, la pièce Filles et garçons. Une autre voix de femme qui monologue sur la violence. Une autre voix de femme qui s’élève pour dénoncer et survivre.

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Jeudi, 21 novembre 2019

Le papier peint

Je ne suis pas certaine de savoir ce que c’est qu’être une « féministe en résidence », sinon qu’il s’agit d’une invitation à habiter ce théâtre. Que je m’y installe. Que je traîne dans les coulisses. Que je m’assois avec vous, dans la salle. J’ai accepté d’être assignée à résidence dans ce théâtre pour poser sur lui mes yeux de féministe, ajuster sur mon nez les lunettes qui m’incitent à regarder là où d’habitude on ne regarde pas, à voir ce qui le plus souvent demeure invisible. Au cours des derniers mois, des dernières années, c’est la figure du boys club qui a retenu mon attention, son aspect protéiforme, souterrain, lui qui avance en sous-marin et glisse en silence pour échapper aux radars. De son incarnation la plus extraordinaire, à son incarnation la plus  banale, je me suis amusée à penser les codes du boys club : comment il s’habille, où il loge, de quelle façon il opère, ouvertement et sous couvert…, question de nous aider à regarder et à penser le monde dans lequel on vit.

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C’est l’actrice Carey Mulligan qui a créé, à Londres, le rôle de la femme sans nom qui porte la pièce de Dennis Kelly, Les filles et les garçons. Cette pièce est un long monologue placé dans la bouche d’une mère, anonyme. Tout au long de la pièce, elle décrit sa relation avec celui qui a partagé sa vie. Celui qu’elle a aimé passionnément, le père d’un garçon et d’une fille, leurs deux enfants. Seule sur scène, l’héroïne anonyme interagit avec Danny et Leanne comme s’ils étaient là, donnant la réplique à quelque chose comme des fantômes dont on n’entend pas la voix. Elle mime les gestes d’une mère aimante qui tente d’encadrer le comportement de ses petits – Danny détruit systématiquement ce que sa sœur, Leanne, construit, dans une mise en abyme du rapport entre les parents.

L’histoire d’amour du couple non seulement se défait, au fil du texte, mais son envers est révélé.  Une terreur ordinaire. La manipulation exercée par un homme qu’on pourrait qualifier de pervers. Comment, petit à petit, à travers une sorte de dégoût silencieux, à peine dissimulé, ce que l’héroïne décrit comme une guerre, il s’exerce à la contrôler. Elle. « Sa » femme. Et ce, jusqu’au dernier acte. Le monologue de l’actrice avance impitoyablement vers un coup de grâce qui, à la fin de la pièce, nous invite à se rappeler ce qui est venu avant, de ce qu’elle nous a raconté. Comment on en est arrivé là, quels étaient les signes avant-coureurs et qu’on n’a pas su interpréter. Pour peut-être saisir ce que ça veut dire quand un homme lance froidement à la femme qu’il dit aimer : Je m’en câlisse en esti si t’es pas heureuse, je m’en câlisse si t’es pus jamais heureuse de toute ton esti de vie, ça me fait pas un fucking pli.

La proposition la plus forte de Dennis Kelly est la suivante : c’est elle qu’il faut écouter. C’est sa parole qu’il faut entendre, plutôt que de se demander immédiatement pourquoi son mari a fait ce qu’il a fait. Demain, oui, on pourra y penser, s’interroger sur la masculinité. Mais ce soir, c’est vers elle qu’on est tournés, c’est elle qui est au centre.

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À la toute fin de la pièce, l’héroïne se souvient d’un film que sa compagnie de production avait pensé accompagner, un film sur un intellectuel obscur, super bizarre, qui travaillait depuis 25 ans à inventer un système qui pourrait limiter l’accès des hommes au pouvoir. La théorie de cet homme reposait sur le principe suivant : la société a été créée pour les hommes; pour soutenir les hommes, donner du pouvoir aux hommes, pour être dirigée et pensée par des hommes. #BoysClub. L’héroïne, elle, voit les choses un peu différemment : on n’a pas créé la société pour les hommes, on l’a inventée pour les empêcher de faire pire. C’est ça le cheval de bataille de Dennis Kelly qui rappelle, en entrevue, que 90% des meurtres sont commis par des hommes. C’est pour cette raison-là qu’il a écrit la pièce.

 

87 000 victimes de féminicides sur la planète, en 2017, dont 50 000 aux mains de leurs conjoints ou de membres de leur famille.

Au Québec, environ 20 000 personnes par années sont victimes de violence conjugale, et 80% d’entre elles sont des femmes.

80% des auteurs présumés de ces actes de violence sont des hommes.

En 2018, au Canada, 148 femmes et filles ont été tuées, la moitié d’entre elles par un conjoint.

36% de ces victimes étaient issues des Premières nations.

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L’homme invisible, le mari et le père de Filles et garçons, se voit sans doute comme un homme de gauche, dit Dennis Kelly en parlant de son personnage. il se voit même sans doute comme un féministe. Mais dans les faits, il ne peut pas accepter qu’une femme, encore moins que « sa » femme, réussisse mieux que lui. Qu’elle ait du succès au travail. Qu’elle mène de front sa vie en société et sa vie à la maison. Qu’elle se tienne sur ses deux pieds, bien ancrée. Et surtout : il ne peut pas accepter qu’elle décide, un jour, de le quitter. Cet homme-là est une bombe à retardement.

Voilà ce que le dramaturge nous somme de regarder : la violence, au masculin, qui fait partie du décor dans lequel on vit, comme un papier peint qui recouvre tous les murs de notre existence. Il nous enjoint d’ouvrir les yeux.  Il nous demande de regarder la réalité en face.

Pour que les choses changent, enfin.

 

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