Regards croisés avec Martine Delvaux

Bienvenue sur Regards croisés,  une tribune de réflexion offerte par le Théâtre de La Manufacture à un.e libre penseur.se en résidence. L’objectif de ce projet : donner la parole à une voix extérieure au milieu théâtral, afin d’offrir un regard croisé, d’approfondir notre réflexion sur les thématiques des spectacles à venir. 

Pour cette première édition, nous sommes fiers d’accueillir, depuis janvier 2020, l’écrivaine et professeure Martine Delvaux, auteure de plusieurs ouvrages, dont le récent essai Le boys club. Figure incontournable du féminisme contemporain, elle a réfléchi sur une percutante création de la saison 2019-2020 : Les filles et les garçons, de Dennis Kelly, dans une traduction de Fanny Britt. Si la pause obligée du milieu théâtral nous a privés ce printemps de son point de vue affûté sur certaines pièces à l’affiche de La Licorne, elle nous partage ici ses réflexions, ainsi que son plus récent texte portant sur sa « résidence pandémique ». Bonne lecture! 

 


Mercredi, 29 juillet 2020

Résidence pandémique

À quoi bon une résidence dans un théâtre en temps de pandémie? À quoi bon une résidence dans un lieu où on ne peut plus se retrouver ensemble? Sur quelles planches jouons-nous depuis mars dernier, depuis que nous sommes assignés à résidence dans le théâtre d’un virus, sur sa scène à lui?

Quand j’étais petite, dans le village franco-ontarien où j’ai grandi, on aimait dire que Dieu était partout. Manière de nous prévenir : il fallait faire attention, on était surveillé. Nos gestes, nos paroles, nos regards, jusqu’à nos pensées, rien n’était privé. Dieu voyait et entendait tout et nous ne payions rien pour attendre, la punition n’était jamais loin. La covid-19 me ramène à mon enfance paranoïaque, aux prières baragouinées tard dans mon lit dans l’espoir de peut-être mettre Dieu de mon côté. Perler le chapelet en improvisant l’enchaînement des prières dans l’espoir de sentir descendre sur moi, enfin, une langue de feu. Ou comme Jeanne d’Arc : entendre une voix.

J’ai fini par démissionner. J’ai troqué mon désir de trouver Dieu (qui avait à voir avec mon désir d’être comme tout le monde, dans ce village) contre mon dégoût de lui. J’ai laissé monter la haine. J’ai admis que je ne croyais pas, que je ne croirais jamais, ni en lui ni en aucune autre forme de divinité. Je ne croyais qu’en une seule chose : nous, ensemble. Mon église serait politique ou ne serait pas.

Au début de cette pandémie, en plein confinement, dans le silence étonnant du centre-ville, en quarantaine collée-collée avec ma fille de 17 ans, j’avais une envie, un élan : visionner en boucle le long-métrage de Steven Soderbergh, Contagion (2011). Un film comme une prophétie, un film comme les mots de Cassandre et le miroir de ce qu’on était en train de vivre. Je tournais le regard vers l’extérieur, et je voyais le film, en prise directe sur la vie. Un film de fiction branché sur la réalité de l’instant même où je me trouvais, comme un théâtre du vivant. Et est-ce que ce n’est pas le rôle de la représentation? Se retrouver ici, maintenant?

Ma résidence au Théâtre La Licorne a été interrompue par un virus, par la mort en direct. Sur quelle scène est-ce que j’allais, désormais, évoluer? Et avec qui à mes côtés? Moi, une fille de la génération X, dont l’adolescence et l’entrée dans la sexualité a été marquée par le VIH-sida – cette autre pandémie dévastatrice des amours et des amitiés, des intimités, de ce qu’on pouvait imaginer comme communion des corps et communauté des vivants. La grande déception de mes 16 ans : l’homophobie, la haine des chrétiens qui voyaient dans le VIH une punition, la preuve que Dieu existe et qu’il n’est pas d’accord avec la libération des mœurs. La covid-19 comme une sorte de replay, de reprise, de répétition. Transmission par les gouttelettes, par la salive, porter un masque comme un condom pour limiter la contagion, filtrer les contacts. J’ai vécu la quarantaine avec ma fille maintenant grande comme une réactualisation des mois suivants mon accouchement : symbiose étrange où rien d’autre ne pouvait exister que nous, ensemble. Les temps et les événements se sont superposés. La covid-19 a provoqué une pensée paranoïaque, des allers-retours entre le présent et le passé, entre ce qui a déjà eu lieu, ce qui a été annoncé, et ce qui se passe maintenant.

Juillet 2020. Je quitte Montréal pour l’Isle-aux-Coudres, dans Charlevoix, question de sentir l’air salin. Au même moment, Martin Carpentier disparaît avec ses deux filles, retrouvées sans vie quelques jours plus tard et ensuite lui aussi, suicidé, muet, on ne saura jamais ce qui s’est passé pendant les heures de sa cavale sinon qu’il a enlevé la vie à ses filles. Le visage de leur mère, tordu de douleur, à l’écran du journal télévisé. Des vies brisées comme un écho de la seule pièce à laquelle j’aurai pu assister et réagir dans cet espace : Les filles et garçons, et un rappel que c’est vrai, que le monologue fictif écrit par Dennis Kelly et incarné par Marilyn Castonguay se passe maintenant, aujourd’hui, sans arrêt.

En parallèle, surimposé dans le temps, ce qu’on appelle une deuxième vague #moiaussi venue épouser la deuxième vague de la pandémie.  Un flot de dénonciations dans les milieux des arts, de l’humour, des influenceurs, des stars de la télévision ou de la chanson, dans le monde de la littérature, et dans celui du théâtre. Il n’y a pas que la maladie qui est virale, la violence sexuelle aussi. Depuis Charlevoix, devant un téléphone qui surchauffe à force de chercher du réseau, je lis les dizaines, les centaines de témoignages, et je me passe les scènes dans ma tête, les mains qui vont là où elles n’ont pas été invitées, un sexe qui se dresse et qui pousse, une mâchoire qui déchiquette, des oreilles qui se bouchent. Elles sont jeunes, cette fois, ce sont nos filles, nos petites sœurs, nos étudiantes, nos élèves, celles qui sont venues après les filles de la génération X, et dont on pensait qu’elles l’auraient plus facile, que les choses auraient changé, qu’elles ne devraient plus subir d’attaques contre leur intégrité.

Voilà la pandémie, qui dure depuis des siècles et des siècles, et il n’y a pas de vaccin, pas de campagne de santé publique, pas de consignes officielles, pas de discours politique. Ou en tout cas, pas assez. Jamais assez. Sur la crête de la covid-19, la violence envers les femmes et #blacklivesmatter. L’assassinat de George Floyd par un policier de Minneapolis et le mouvement qui s’en est suivi en Amérique du nord et en Europe, pour dénoncer le racisme systémique. Oui, systémique. Qui fait partie du système. Qui est si intégré à nos institutions et à notre mode de fonctionnement qu’il est invisibilisé. Comme le pouvoir des hommes, celui des blancs passe inaperçu. Il s’installe, et il reste, incognito, dans une quasi-totale impunité. Quelle est la couleur de la culture québécoise? De quelle couleur est notre théâtre?

La covid-19 aura été un révélateur d’inégalités de toutes sortes. Au fil des mois, parce qu’il fallait défendre les individus, protéger la vie, préserver la dignité, on a dénoncé le tort fait aux personnes âgées, aux préposé.es aux bénéficiaires, aux réfugié.es et aux immigrant.es, aux femmes et aux filles, aux Noirs, aux personnes vivant avec peu de moyens, aux itinérant.es, aux personnes vivant avec un handicap … La pandémie a braqué le projecteur partout où la lumière ne se faisait pas, ou peu. Dans les zones d’ombres de notre société, les coins obscurs, à l’extérieur de la scène, dans les coulisses, là où on considère qu’il n’y a rien à regarder parce que le spectacle n’est pas là, il est ailleurs. En vérité, on préfère quand ça brille. On préfère les valeurs sûres du strass et des flashs, des lignes bien nettes et des corps propres, pas quand ça coule, ça déborde, ça se répand, ça sent, ça colle. On aime les corps propres, sveltes, qui ne posent pas la question de la santé, ou de la douleur, ou de la violence, ou de la mort. On préfère ne pas penser la souffrance des humain.es – cette scène-là qui est celle de tous les crimes.

Assise de ce côté de l’écran en train d’imaginer le théâtre vide de tous ses agents, derrière et devant autant que sur la scène, je me dis que les derniers mois nous ont plongés dans une pandémie multiple, rhizomatique, tentaculaire. L’invisible virus est venu nous dire, comme jadis le Christ dans d’autres récits, que nous faisions fausse route. Interdit.es de divertissement, d’évasion, de ce tourisme qui toujours nous permet de penser qu’on a une vie parce qu’on a le luxe de pouvoir y échapper, nous nous sommes retrouvés en prison chez nous, à l’intérieur de nous. Devant notre propre reflet. Ce théâtre-là où il ne reste plus que soi.

Je n’ai jamais eu foi en Dieu, mais j’espère pouvoir avoir foi en nous. On disait de la génération X que nous étions désespéré.es, ou pire encore, indifférent.es, dépité.es, d’avance échoué.es, toujours prêt.es au pire. Je n’ai jamais cru que c’était vrai. J’ai toujours pensé qu’on faisait porter aux « jeunes » que nous étions alors ce qu’on fait porter aux jeunes de l’âge de ma fille aujourd’hui : tout ce que les plus vieux que nous n’étaient pas, ou ne voulaient pas être à ce moment-là. Tout ce qui menaçait d’ébranler leurs fondations. Dans l’immense théâtre qu’est la rue, ce sont les jeunes qu’on entend crier les slogans des luttes sociales. Et sur leurs épaules, on dépose l’avenir de cette planète.

Je ne pensais pas, en commençant à écrire ce texte, me retrouver encore une fois à défendre « les jeunes ». Pourtant, l’écho est là, entre leur jeunesse et la mienne, les virus qui marquent notre rapport aux autres, et la pensée paranoïaque qu’ils entraînent : une manière de penser qui fonctionne par échos. Au fond, une partie de moi espère que nous ne quitterons pas complètement cet état pandémique, le théâtre de ce virus. J’espère que nous resterons à résidence dans un lieu où les virus sont dieux parce qu’ils nous obligent à lire les croisements, les intersections, les répétitions des injustices et des dominations. Parce qu’ils nous forcent à garder espoir dans le battement d’ailes d’un papillon.

 


Attention – Cet article dévoile certains éléments de l’intrigue de la pièce Les filles et les garçons.

Mercredi 12 février, 2020

Suite à la causerie du 5 février dernier

Ce soir-là, nous étions nombreuses dans la salle, avec parmi nous quelques nombreux. Nous avons parlé de Les filles et les garçons, bien sûr, mais surtout de féminisme, de ce dont les femmes sont capables, de ce qu’on peut faire pour la suite du monde. Pour un monde où ce serait non seulement plus agréable, mais plus sécuritaire d’avancer. Ensemble.

Parce que c’est une question de violence. De mise en péril de certains corps en particulier.

Je n’oublierai jamais la danse de Marilyn Castonguay, la manière dont elle mime les coups de couteau, les huit coups de couteau reçus par la fille de cette mère qu’elle incarne sur scène. Un homme qui pour se venger de la femme qui a pris la décision de le quitter met fin à l’existence de ses enfants. Ce monstre-là. L’humain qui se trouve à la limite de l’humanité, qui pose ce geste incompréhensible qui consiste à mettre à mort les humains qu’il a mis au monde lui aussi. Qu’il a désirés, qu’il a vu grandir, qu’il a tués.

Tout au long de la discussion, Fanny Britt, Alexandre Cadieux et moi, nous nous sommes efforcés de ne pas révéler la fin de la pièce de Dennis Kelly, pour préserver l’expérience des personnes qui n’y avaient pas encore assisté. Après coup, je me suis dit que même si on l’avait révélé, rien ne remplace l’émotion qui accompagne ce moment où Marilyn Castonguay mime les coups de couteau dont la petite fille a été victime. La lenteur avec laquelle, huit fois, elle imite ce geste. Ses bras qui tranchent l’espace et le silence noir dans lequel on est plongés. L’immobilité de son corps et de son regard. Donnée tout entière à ce moment-là, rassemblée en un seul morceau de douleur, et elle tient encore. Totalement maternelle, et totalement théâtrale. Actrice, véritablement.

On a décrit ce personnage de femme, l’autre soir, comme une survivante. Et en y repensant aujourd’hui, je me dis que c’est cette qualité de survivance, de mort(e)-vivante traduite par l’actrice sur la scène, qui révèle le théâtre comme un des lieux où cette impossibilité peut le mieux s’exprimer. L’actrice devant nous à la fois est et n’est pas celle qu’elle incarne. Elle l’est entièrement, si intensément que son jeu peut faire monter les larmes. En même temps, elle ne l’est pas du tout puisqu’elle joue. Je me demande ce que ce jeu, le théâtre, l’actrice au théâtre, nous dit de la place des femmes. Si ma place à moi est de penser le féminisme avec le théâtre, ou de poser mon regard de féministe sur ce lieu qu’est le théâtre, je me demande quelle leçon je dois en tirer.

La femme-mère de Dennis Kelly dont les enfants sont tués est tuée en tant que mère. C’est tout l’amour qu’elle a donné, qu’elle a vécu avec ses enfants qui est assassiné. Néanmoins, elle parle, elle nous parle de lui, l’assassin, elle nous montre comment ces choses-là arrivent de manière quasi-invisible, sans qu’on s’y attende, comme dans l’aveuglement. Un homme devient un « homme » parce que sa masculinité est entachée? Un homme devient un « homme » parce que « sa » femme réussit, parce qu’elle devient, au moment-même où lui se défait, échoue? Est-ce que devenir un « homme », c’est d’en venir aux coups, à ce « pire » pour lequel la société est un garde-fou? Qu’est-ce qu’il voulait d’elle, en vérité? Comment l’avait-il construite, elle, en tant que femme, par rapport à ce fantasme qu’il portait de ce que c’est « une femme »? Une femme pour l’attendre à la maison? Une femme pour l’écouter raconter ses journées? Une femme pour ne rien lui dire parce qu’elle n’a rien à dire parce que rien ne se passe vraiment dans sa vie? Une femme qui ne possède rien d’autre que sa maternité? Et en assassinant ses enfants, est-ce qu’il n’est pas en train de dire qu’au fond, c’est du silence qu’elle aurait dû se contenter? D’un silence à l’intérieur d’elle, au lieu de la voix qui lui dit qu’elle est capable de vivre.

Il tue la mère qu’elle était, et il tue celle qu’il voulait qu’elle soit : une mère pour eux, une mère pour lui aussi. C’est ça qu’elle a refusé et qu’il lui fait payer.

L’héroïne de Dennis Kelly est l’incarnation du féminin comme ce qui survit malgré tout. Les femmes ne sont pas des victimes; elles sont des résilientes. Le discours qui consiste à dénoncer les violences n’est pas un discours qui veut enfermer les femmes dans la posture des souffrantes, dans le murmure de la plainte; c’est un discours qui exige qu’on cesse de mettre à mal notre existence. Dans sa plus pure matérialité. Qu’on cesse de s’en prendre au corps des femmes, et au corps de leurs enfants.

Marguerite Duras décrit le féminin comme une ironie particulière, un regard particulier que les femmes elles seules portent sur le monde. Je veux penser que c’est dans ce regard-là que Marilyn Castonguay nous invite à plonger avec chacun des coups de poignard mimé, avec chaque rappel statistique, avec chaque tremblement et sanglot étouffé. Regard qui voit tout. Regard d’une lucidité sans pitié. Regard médusant qui appelle à la lutte, ce qui veut dire : qu’on épouse sa souffrance. Qu’on se tienne droite comme elle, avec elle, qu’on affronte avec elle ce qui rend ce monde toxique. Pendant ce temps, 1h50 tout au plus, un public est sommé de se taire. Forcé au silence, tenu à demeure dans un fauteuil de théâtre, il est sommé d’écouter pour peut-être, enfin, entendre.

Comme l’écrit Françoise Collin : « Les hommes qui ont toujours parlé doivent apprendre aussi à écouter, à entendre et à accepter d’apprendre quelque chose des femmes et du féminin. … Si l’affirmation de l’autre est une menace pour la virilité, c’est que la virilité est totalitaire ».


Vendredi, 17 janvier 2020

La voix d’une femme

Je ne suis pas une personne qui pleure souvent, dans la vie. J’ai pleuré sans arrêt en pleine peine d’amour et après la mort d’un proche, j’ai parfois pleuré un peu à la lecture d’un livre, mais je pleure surtout devant les images, un film ou un épisode dans une télésérie. Autrement, le plus souvent, je me contiens, je ne pleure pas. Pourtant, j’aime les larmes. Les larmes m’intéressent, les miennes et celles des autres, pourquoi on pleure, à quelle occasion, à quel moment. C’est le détail des larmes qui retient mon attention.

J’ai écrit tout un livre pour arriver au bout d’un épisode de larmes : les miennes, à 20 ans, devant la plongée de la Thunderbird de Thelma et Louise dans le Grand Canyon. Pendant deux ans, j’ai décortiqué le film, revisité ce qui se passait dans le monde l’année de sa sortie en salles, étudié la vie des actrices, visionné d’autres films de la même époque, pour essayer de mettre le doigt sur le moment où, encore aujourd’hui, quand je revois le film Thelma & Louise de Ridley Scott, mes larmes se mettent à couler.

Assise tout au fond de la salle, le soir de la première de Les filles et les garçons, il y a un moment où j’ai été prise d’un sanglot. Ça y était, j’ai senti la vague monter, une émotion qui arrivait de loin, d’un endroit sombre à l’intérieur de moi. Une tristesse ancienne qui n’était pas seulement la mienne…

Marilyn Castonguay est seule sur scène pendant près de deux heures. Au début, elle nous attrape, on rit avec elle comme devant un spectacle d’humour, un one-woman show. Une fois qu’on est attrapés, elle ne nous lâche plus. Elle nous tient et nous entraîne avec elle dans ce récit qui est l’histoire d’une chute. Du mouvement à l’immobilité, de l’exubérance à la sobriété, du spectacle à la confession, on reste avec elle qui passe du personnage joué par une actrice, à une femme qui est toutes les femmes.

Je ne dirai pas à quel moment j’ai senti monter en moi un sanglot noir, désespéré, devant Les filles et les garçons, un sanglot que j’ai retenu, refoulé. Je ne le dirai pas parce que je ne veux pas tout révéler de cette pièce dont il faut faire l’expérience comme d’un suspense, un rendez-vous auquel il faut se présenter en ne sachant pas tout à fait ce qui nous attend. Mais je dirai à quel moment ont coulé ce que j’appellerais des larmes politiques, les mêmes larmes que celles versées à la fin de Thelma & Louise et qui sont des larmes de désespoir devant ce qui est fait aux femmes. J’ai pleuré quand l’actrice prononce ces mots de Dennis Kelly : « On n’a pas créé la société pour les hommes. On l’a créée pour les empêcher de faire pire ».

Ces mots, je les avais lus avant, je les avais même retranscrits dans mon premier texte ici, parce que je les avais trouvés puissants de vérité. Entendre ces mots dans la bouche de Marilyn Castonguay, au terme de ce voyage dans la vie d’une femme marquée par une violence inimaginable, est d’une puissance démultipliée. Parce qu’au moment où ces mots sont dits, sur scène, Marilyn Castonguay n’est plus un personnage, elle n’est plus un rôle, elle est véritablement une actrice (au sens étymologique du terme) : elle agit ces mots, les fait vivre, et nous les fait porter.

Au moment où je finis d’écrire ce petit billet, j’apprends qu’une femme vient d’être assassinée par son conjoint. C’est la quatrième, au Québec, depuis le mois d’octobre dernier. Le couple avait six enfants, présents dans la maison au moment du meurtre de leur mère. On soupçonne qu’ils en ont été témoins.

La force du théâtre, celle de cette mise en scène de Les filles et les garçons par Denis Bernard, est de ne pas avoir besoin de montrer, de tout montrer, pour nous faire basculer. Parce que ce qu’il nous faut, pour comprendre, pour sentir, pour pleurer, c’est la voix d’une femme.

 


Vendredi, 10 janvier 2020

Les chiens

J’ai publié, dans le dernier numéro de la revue sociale et politique À bâbord!, un texte au sujet de la violence sexuelle envers les femmes. Deux ans après #MoiAussi, trente ans après la tuerie de Polytechnique, quelques lignes sous forme d’allégorie. Je me suis dit que ce texte pouvait accompagner, par sa facture, par son propos, la pièce Filles et garçons. Une autre voix de femme qui monologue sur la violence. Une autre voix de femme qui s’élève pour dénoncer et survivre.

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Jeudi, 21 novembre 2019

Le papier peint

Je ne suis pas certaine de savoir ce que c’est qu’être une « féministe en résidence », sinon qu’il s’agit d’une invitation à habiter ce théâtre. Que je m’y installe. Que je traîne dans les coulisses. Que je m’assois avec vous, dans la salle. J’ai accepté d’être assignée à résidence dans ce théâtre pour poser sur lui mes yeux de féministe, ajuster sur mon nez les lunettes qui m’incitent à regarder là où d’habitude on ne regarde pas, à voir ce qui le plus souvent demeure invisible. Au cours des derniers mois, des dernières années, c’est la figure du boys club qui a retenu mon attention, son aspect protéiforme, souterrain, lui qui avance en sous-marin et glisse en silence pour échapper aux radars. De son incarnation la plus extraordinaire, à son incarnation la plus  banale, je me suis amusée à penser les codes du boys club : comment il s’habille, où il loge, de quelle façon il opère, ouvertement et sous couvert…, question de nous aider à regarder et à penser le monde dans lequel on vit.

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C’est l’actrice Carey Mulligan qui a créé, à Londres, le rôle de la femme sans nom qui porte la pièce de Dennis Kelly, Les filles et les garçons. Cette pièce est un long monologue placé dans la bouche d’une mère, anonyme. Tout au long de la pièce, elle décrit sa relation avec celui qui a partagé sa vie. Celui qu’elle a aimé passionnément, le père d’un garçon et d’une fille, leurs deux enfants. Seule sur scène, l’héroïne anonyme interagit avec Danny et Leanne comme s’ils étaient là, donnant la réplique à quelque chose comme des fantômes dont on n’entend pas la voix. Elle mime les gestes d’une mère aimante qui tente d’encadrer le comportement de ses petits – Danny détruit systématiquement ce que sa sœur, Leanne, construit, dans une mise en abyme du rapport entre les parents.

L’histoire d’amour du couple non seulement se défait, au fil du texte, mais son envers est révélé.  Une terreur ordinaire. La manipulation exercée par un homme qu’on pourrait qualifier de pervers. Comment, petit à petit, à travers une sorte de dégoût silencieux, à peine dissimulé, ce que l’héroïne décrit comme une guerre, il s’exerce à la contrôler. Elle. « Sa » femme. Et ce, jusqu’au dernier acte. Le monologue de l’actrice avance impitoyablement vers un coup de grâce qui, à la fin de la pièce, nous invite à se rappeler ce qui est venu avant, de ce qu’elle nous a raconté. Comment on en est arrivé là, quels étaient les signes avant-coureurs et qu’on n’a pas su interpréter. Pour peut-être saisir ce que ça veut dire quand un homme lance froidement à la femme qu’il dit aimer : Je m’en câlisse en esti si t’es pas heureuse, je m’en câlisse si t’es pus jamais heureuse de toute ton esti de vie, ça me fait pas un fucking pli.

La proposition la plus forte de Dennis Kelly est la suivante : c’est elle qu’il faut écouter. C’est sa parole qu’il faut entendre, plutôt que de se demander immédiatement pourquoi son mari a fait ce qu’il a fait. Demain, oui, on pourra y penser, s’interroger sur la masculinité. Mais ce soir, c’est vers elle qu’on est tournés, c’est elle qui est au centre.

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À la toute fin de la pièce, l’héroïne se souvient d’un film que sa compagnie de production avait pensé accompagner, un film sur un intellectuel obscur, super bizarre, qui travaillait depuis 25 ans à inventer un système qui pourrait limiter l’accès des hommes au pouvoir. La théorie de cet homme reposait sur le principe suivant : la société a été créée pour les hommes; pour soutenir les hommes, donner du pouvoir aux hommes, pour être dirigée et pensée par des hommes. #BoysClub. L’héroïne, elle, voit les choses un peu différemment : on n’a pas créé la société pour les hommes, on l’a inventée pour les empêcher de faire pire. C’est ça le cheval de bataille de Dennis Kelly qui rappelle, en entrevue, que 90% des meurtres sont commis par des hommes. C’est pour cette raison-là qu’il a écrit la pièce.

 

87 000 victimes de féminicides sur la planète, en 2017, dont 50 000 aux mains de leurs conjoints ou de membres de leur famille.

Au Québec, environ 20 000 personnes par années sont victimes de violence conjugale, et 80% d’entre elles sont des femmes.

80% des auteurs présumés de ces actes de violence sont des hommes.

En 2018, au Canada, 148 femmes et filles ont été tuées, la moitié d’entre elles par un conjoint.

36% de ces victimes étaient issues des Premières nations.

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L’homme invisible, le mari et le père de Filles et garçons, se voit sans doute comme un homme de gauche, dit Dennis Kelly en parlant de son personnage. il se voit même sans doute comme un féministe. Mais dans les faits, il ne peut pas accepter qu’une femme, encore moins que « sa » femme, réussisse mieux que lui. Qu’elle ait du succès au travail. Qu’elle mène de front sa vie en société et sa vie à la maison. Qu’elle se tienne sur ses deux pieds, bien ancrée. Et surtout : il ne peut pas accepter qu’elle décide, un jour, de le quitter. Cet homme-là est une bombe à retardement.

Voilà ce que le dramaturge nous somme de regarder : la violence, au masculin, qui fait partie du décor dans lequel on vit, comme un papier peint qui recouvre tous les murs de notre existence. Il nous enjoint d’ouvrir les yeux.  Il nous demande de regarder la réalité en face.

Pour que les choses changent, enfin.

 

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