Carnet de création de l’auteur Simon Boudreault

Quand Denis Bernard m’a invité à rejoindre les auteurs en résidence de la même façon qu’on invite quelqu’un à souper, je me suis senti comme un célibataire à la Saint-Valentin qui se fait proposer une sortie la veille du jour fatidique. Heureux, comblé, reconnaissant et un peu stressé. Je suis sorti de ma bulle solitaire de ma tête pour raconter ce qu’il y avait dedans.
Denis m’a posé une simple question : « Qu’est ce que tu as envie d’écrire ces temps-ci? ».
À ce moment-là, j’étais par habité par un évènement marquant : celui de mon mariage « forcé » à l’automne 2013.
Après 3 ans de vie commune avec ma copine d’origine marocaine, on voulait un bébé.
Elle est tombée enceinte. Oh joie!
À l’annonce de la venue d’un enfant, ses parents – marocains musulmans immigrés au Québec en 1989 – ont finalement été obligé de croire que notre relation allait durer.
C’était pas une bonne nouvelle pour eux.
Ils ont paniqué.
Il fallait qu’on se marie.
Musulman en plus!
Voilà la prémisse de « Comment je suis devenu musulman ».
Mais cette pièce n’est pas une autobiographie.
C’est une comédie. Je crois que ma vie est moins drôle.
Une comédie parce que j’ai besoin de rire. Ça me soulage.
Donc, pour cette comédie je suis parti des questionnements suscités par ce mariage obligé.
Des questionnements qui revolent sur notre société.
Le Québec.
De quelle religion suis-je? Si c’est aucune, en quoi je crois? Et ce en quoi je crois je le partage avec qui? Quels sont mes rituels? Comment je souligne les moments marquants de la vie? Comment je réagis face aux croyances de l’autre? Quand en plus cet autre est proche de moi je fais quoi?
De belles discussions avec Denis Bernard ont suivi son invitation d’auteur en résidence.
On en est venu à raconter l’histoire de nos vies, celle de notre famille, celle de nos croyances.
Et je me suis transformé en vampire.
Partout.
Autour de moi.
Tout ce que je vivais était transformé, amalgamé, trituré et plongé dans cette pièce en devenir.
Plusieurs idées se bousculaient dans ma tête jusqu’à l’arrivée d’une tonne de brique : la maladie de ma mère.
L’annonce de son cancer incurable, rongeur infatigable coincé dans son corps.
Le choc. La peine. Et toutes les émotions mêlées.
Et le cœur à fleur de peau.
Et l’envie de mettre ça dans ma pièce. Mais non je ne peux pas. C’est trop… trop sensible.
Et puis…
Oui.
Parce que je suis un vampire.
J’ai continué à vampiriser ma vie.
Parfois avec pudeur. Parfois non.
Empruntant une phrase entendue dans une salle d’attente de chimio, l’histoire intime d’un cousin éloigné de ma femme (eh oui je suis marié maintenant), la passion de mon père, la maladie de ma mère, une blague de ma plus jeune, un échange avec ma plus vieille, un souvenir de ma grand-mère, un souvenir d’enfance d’un ami (souvenir qui ne m’appartient pas) et ainsi de suite…
Tellement que je ne sais pas si j’ai le droit de faire cette pièce.
J’ai demandé la permission à personne.
Est-ce que j’aurais dû?
Mais qu’est-ce qui en reste de vrai? Qu’est-ce qui est fabriqué? Qu’est-ce qui ne l’est pas?
Je ne sais plus.
Est-ce que mes proches savent tout ce que je leur ai pris?
Non.
Pas tous.
Et autour de nous le terrorisme, le racisme, les accommodements raisonnables, la burqa et ces élections où des gens vont voter avec un sac de papier sur la tête croyant faire preuve de finesse d’esprit.
Et moi qui ne veut pas raconter une histoire de violence ou de haine.
Il y en a assez autour.
Je veux la petite histoire pour parler de la grande, celle de l’humain.
L’humain pris avec ce qu’il est, ses doutes, ses certitudes fragiles, son besoin d’avoir une prise sur quelque chose, son envie de ne pas être seul.
Et puis il y a ce fou qui tue des musulmans dans une mosquée à Québec.
Ma pièce ne parlera pas de lui.
Ma pièce se veut une main tendue dans toutes les directions.
En partant d’une petite histoire de familles.
Deux familles.
Avec des traditions différentes.
Avec des contradictions et des oppositions.
Mais si on veut avancer, comment on colle tout ça?
Comment on fait?
Comment juste être ensemble?
Une histoire de vie.
La mienne.
Peut-être.
Avec un sourire.
Comment je suis devenu musulman.

Simon Boudreault

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