Regards croisés avec India Desjardins

Le fardeau d’être humain

Crédit photo: Camille Gladu-Drouin

Le fardeau d'être humain

par India Desjardins

Si une machine décide à notre place, avons-nous encore besoin de désirer quelque chose ?
La question plane tout au long de la pièce Changer de vie de Catherine Léger. Dans cet univers où l’intelligence artificielle promet de trancher à notre place, de nous guider, la volonté humaine apparaît presque encombrante. Prendre une décision implique de se tromper, de douter, d’assumer les conséquences, les échecs. Changer de vie observe ce moment où on commence à déléguer ce qui fait l’essence de notre humanité.

En découvrant cet univers, j’ai eu le même vertige qu’en regardant un épisode de Black Mirror, cette série télévisée de Netflix qui présente un reflet à peine déformé de notre réalité. J’y ai retrouvé un peu les mêmes questions philosophiques : face à la technologie, sommes-nous passés de la dépendance à la soumission ? Est-il possible d’être humain sans accepter la souffrance, le conflit, la déception et l’imprévisibilité ?

La pièce de Catherine Léger explore ces thèmes avec l’humour qu’on lui connaît. On ne rit pas seulement parce que l’autrice maîtrise finement l’art de la satire, mais peut-être aussi parce qu’elle révèle un malaise face à une réalité en train de nous échapper. Et, en plongeant dans cette dystopie, je me suis surprise à voyager un peu dans le temps, à une époque pré-ChatGPT, où le monde virtuel représentait une échappatoire, sans qu’on puisse soupçonner que notre libre arbitre pourrait un jour nous échapper.

Je me suis souvenue qu’il y a un peu plus de dix ans, à l’époque où j’étais encore célibataire, plusieurs relations amoureuses se développaient dans le monde virtuel. Autant pour moi que pour certain·es ami·es, ces relations épistolaires passionnées se traduisaient souvent par des impasses dans le monde réel. Quelqu’un qui proposait d’emblée le réel était déjà devenu plutôt rare et paraissait presque suspicieux. Et surtout, ça comportait un risque : celui d’avoir le cœur brisé.

Depuis, le monde a changé. On a vu surgir l’intelligence artificielle générative qui a mené à la création de robots conversationnels, comme ChatGPT. Non seulement les relations virtuelles sont de plus en plus banales, mais l’humain n’est plus essentiel. De plus en plus de gens confient vivre des relations amoureuses avec des chatbots1. On diminue ainsi le risque d’être déçu·e ou blessé·e, sauf, semble-t-il, lorsque surviennent des mises à jour qui changent la « personnalité » du robot. Mais ça va au-delà des relations amoureuses. De plus en plus de gens utilisent cet outil pour travailler, échanger ou même réfléchir à leur place.

Cette tendance me dépasse, me préoccupe, me fâche, m’attriste. Mais surtout, je ne la comprends pas.

« L’altérité peut être dérangeante, car elle nous place hors de notre zone de confort, écrit Caroline Gravel dans son mémoire Relation virtuelle, amour virtuel: quelle place pour lamour véritable?, où elle analyse les liens humains à l’ère numérique. « La rencontre en personne est synonyme de spontanéité, de réponses ou réactions inattendues, de contrôle de soi (surtout avec quelqu’un qu’on connaît peu). Tout cela est astreignant et, si l’on a la possibilité de prendre la voie facile, bien souvent, ce sera elle qu’on choisira2. »

Bien que Caroline Gravel ait fait cette recherche en 2018, avant l’arrivée des robots conversationnels, son mémoire permet de comprendre pourquoi le monde virtuel peut représenter cette voie facile. C’est un cadre qui nous préserve des imprévus. « En l’absence du corps, des silences, des maladresses, on complète soi-même la représentation de l’autre. », écrit-elle en notant qu’il est probable qu’il y ait une discordance entre ce qui est idéalisé et ce qui est réel, menant à une déception dès qu’on sort du virtuel. « Le mensonge à soi comporte deux facettes : l’attachement à une fiction et le rejet de la réalité. »

Dans Changer de vie, les personnages rejettent peu à peu la réalité, donnant à ChatGPT le mandat de gérer non seulement leurs relations interpersonnelles, mais aussi leurs destins. Ils essaient de donner un sens au vide existentiel qui les habite, en fantasmant de nouvelles vies sans risque, jusqu’à détruire ce qui est réel.

Ils ne manquent pourtant pas de lucidité. Ce qui est frappant, c’est qu’ils ont même le vocabulaire pour reconnaître leur mal-être. Mais ce langage psychologique est utilisé comme une langue morte. On parle de validation, de déclencheurs, de limites, de bienveillance… Tout est connu, nommé, digéré. Mais ces mots sont inefficaces, vidés de leur sens. Ils servent surtout à neutraliser les conflits, à anesthésier l’inconfort. La parole remplace l’action. Et faute d’une réelle volonté de réfléchir à des solutions pour régler leurs insatisfactions, ils s’en remettent à une autorité supérieure considérée « neutre », une machine inventée par l’humain qui ne fait que recracher ce qui a été créé avant et qui nous poussera à « vivre dans un gros ramassis de variantes de ce qu’on a fait dans les cinq cents dernières années. » (Ma citation préférée de la pièce).

Le 8 décembre 2025, Sam Altman, le CEO de OpenAI, la compagnie créatrice de ChatGPT, a affirmé à l’émission The Tonight Show Starring Jimmy Fallon : « Je ne pourrais imaginer élever un nouveau-né sans ChatGPT. » La chose la plus humaine du monde, la plus instinctive, la plus primale, est donc mise entre les mains de la machine qu’il a commercialisée. Il en parle avec une insouciance déconcertante, affichant un grand sourire. N’est-ce pas terrifiant?

Changer de vie est une comédie existentielle très contemporaine sur la peur panique de vivre sans mode d’emploi. Et m’a laissée avec cette ultime question qui tourne en boucle dans ma tête :

Avons-nous tant besoin d’être soulagés du fardeau d’être humains?

 

Références :

1 Carrier, L. (2023, 14 mai). En amour avec une intelligence artificielle. La Presse

2 Gravel, C., & De Koninck, T. (2018). Relation virtuelle, amour virtuel : Quelle place pour l’amour véritable ? Dissertation, Faculté de philosophie, Université Laval.