Regards croisés avec India Desjardins

L’écriture de l’intime pour bouleverser le monde

Crédit photo: Camille Gladu-Drouin

L'écriture de l'intime pour bouleverser le monde

par India Desjardins

Dans son livre Le génie lesbien, Alice Coffin confie: « Je suis lesbienne. Faute de modèles auxquels m’identifier, il m’a fallu beaucoup de temps pour le comprendre. Puis j’ai découvert une histoire, une culture que j’ai embrassées et dans lesquelles j’ai trouvé la force de bouleverser mon quotidien, et le monde. » Cette phrase me revient en tête à la lecture de la première pièce de Debbie Lynch-White, L’usure de nos aurores. Parce que cette pièce, portée par deux personnages féminins en couple, offre un miroir nécessaire. Elle s’inscrit dans cette culture lesbienne qu’Alice Coffin souhaite voir davantage: un répertoire qui n’a pas encore toute l’ampleur qu’il mérite.

 

Un couple comme les autres… jusqu’à ce que

L’usure de nos aurores nous plonge d’abord dans la banalité tendre du quotidien. Éli et Justine, couple attachant, ont de la difficulté à s’endormir et discutent de vaisselle, s’amusent avec des restants de gâteau, parlent de fatigue et de travail. Ces moments font sourire parce qu’ils sont le reflet de quelque chose de réconfortant. On y reconnaît ses propres routines, ses propres petites manies. L’humour surgit d’un détail, d’une exagération, d’un mot mal placé. Puis, la conversation bifurque.

Éli, stressée par une présentation qu’elle doit faire au travail, laisse éclater son ras-le-bol: « Ça gosse juste parce que je vais encore être la seule femme à devoir convaincre une gang de monsieurs cis/het blancs riches qui vont encore me checker faire ma présentation comme si j’étais conne pis me parler comme à une enfant de six ans. » On rit et on s’émeut. Parce que cette réplique, au-delà de son mordant, sonne terriblement juste. Vécue. C’est le genre de phrase qui fait basculer la pièce: derrière la banalité apparaît la violence structurelle du patriarcat. Debbie Lynch-White sait faire entendre cette charge dans le rire, et ce n’est pas le moindre de ses talents d’écriture.

Mais l’histoire glisse vers autre chose. Vers une violence plus intime. Insidieuse. Dans ce couple qu’on aime, qui nous ressemble, il se passe quelque chose de grave. C’est sournois, douloureux, et surtout, c’est déchirant. Parce qu’on voudrait qu’elles soient heureuses. On voudrait protéger Éli et Justine, mais on ne peut pas.

La pièce nous force à voir que la violence conjugale peut toucher n’importe qui, même les couples qu’on aurait cru invincibles dans leur amour, même ceux qui nous ressemblent. Et on constate notre propre impuissance devant ce cycle qui se brise difficilement.

Les codes du doux

L’une des phrases qui m’ont le plus touchée est celle d’Éli: « On ne les connaît pas les codes du doux. » Faque nos corps pensent qu’on n’y a pas droit. » C’est une ligne qui résonne longtemps. Elle condense l’essence même de la pièce: cette quête du « doux », ce besoin d’apprendre à le reconnaître et à s’y autoriser. La violence, lorsqu’elle s’installe, brouille les repères et nous enlève la capacité de discerner le respect, la tendresse, la sécurité. Debbie Lynch-White ne juge pas, elle montre. Elle laisse le spectateur dans l’ambiguïté, celle dans laquelle plusieurs d’entre nous ont été, celle que je suis seulement capable de résumer par les mots de Jean Leloup dans la chanson La chambre: « Devrais-je partir ou bien rester? Devrais-je enfin tout laisser tomber? »

La dramaturgie du silence

Ce qui rend L’usure de nos aurores singulière, c’est l’importance des silences. Ils ne sont pas des absences, mais de véritables respirations dramatiques. Debbie Lynch-White leur donne même un nom: « banal », « grave », « chétif », « distant », « abyssal » … Ces silences viennent rythmer le récit, ils deviennent des personnages à part entière. Ils installent une tension, une gêne, une tendresse, une peur. Ils disent ce que les mots ne savent pas dire. Ils semblent placés pour qu’on les entende. Ce choix n’est pas anodin: l’autrice a consacré son mémoire de maîtrise au silence.

 Dans L’écriture du silence au théâtre: pour une expérience sensible de l’interprète impressionniste, Debbie Lynch-White écrit: « Je m’intéresse à ce qu’on tait en le couvrant d’une parole intérieure: faire entendre et ressentir le vacarme du silence. »

Agrandir nos mondes

Dans l’essai Toute une moitié du monde, Anita Zéniter affirme: « Il y a tout à gagner, me semble-t-il, à accepter de se tourner vers les régions et les marges que nous ouvre la fiction, et de permettre ainsi un agrandissement de nos mondes, une pratique accrue de l’altérité. » C’est exactement ce que réussit Debbie Lynch-White avec L’usure de nos aurores. En donnant la parole à Éli et Justine, et en laissant place aux silences que cache leur intimité, elle agrandit nos mondes. Elle nous ouvre la porte du quotidien d’un couple lesbien et nous oblige à regarder la violence en face. Elle nous permet surtout une rencontre avec une nouvelle voix, la sienne. Et j’espère que c’est une voix qu’on entendra longtemps.