Regards croisés avec Raed Hammoud
Les rêves de nos parents
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Crédit photo: Suzane O’Neill
Les rêves de nos parents
par Raed Hammoud
Scène 19, Page 142 – DIANE : (…) quand je pense à votre immigration, je sais que ça a été extrêmement difficile pour vous et quand je vous imagine tous les 8 dans votre petit 5 1/2, d’avoir quitté tout ce que vous connaissiez, tous les gens que vous aimiez et de devoir vous adapter à tout, au froid, à l’accent québécois, la précarité, toute l’incertitude… (…)
Nous n’étions pas huit dans un cinq et demi. Juste six dans un quatre et demi semi-meublé. Trois mois à Dorval. Mon père avait dû prendre l’appartement le plus près de l’aéroport, par commodité ou par ignorance. Un immeuble qui sentait le « loyer modéré ». D’une manière paradoxale, nous devenions « pauvres » en arrivant dans un « pays riche ».
Je dormais sur des coussins que je coinçais ingénieusement entre un mur et un meuble. Je me réveillais toujours au milieu de la nuit, la moitié du corps sur le parquet, pour refaire mon petit setup. Mes deux grands frères étaient sur le canapé-lit. Le troisième sur le fauteuil et mes parents dans la chambre. Nous étions serrés, mais heureux. Enfin, nos parents cachaient bien leurs inquiétudes.
Chaque jour, nous trouvions un prétexte pour aller de l’autre côté de la rue, dans un centre commercial tout aussi modique que notre immeuble, mais ô combien exotique pour de nouveaux arrivants. Dans ma tête d’enfant de neuf ans, je me disais : « Ça y est, on est en Amérique! »
Cette Amérique que je ne voyais que dans les films et dont je ne pensais pas qu’elle existait vraiment. Cette Amérique des magasins aux étagères quasi infinies. Cette Amérique sans murs, sans barrières, sans frontières entre les maisons.
C’était donc vrai : il existe sur cette terre des endroits si paisibles que les gens n’ont pas besoin de s’emmurer pour se sentir en sécurité et jouir pleinement de leurs privilèges.
C’est l’image qui m’a le plus marqué à notre arrivée. Là d’où je viens, plus vous avez les moyens, plus vous êtes derrière des barreaux. De vrais barreaux, posés aux fenêtres. Des piques sur le portail. Un gardien pour surveiller le tout.
Je revois ma mère, serrant ma main de toutes ses forces, avec une mise en garde : « Il y a des kidnappeurs ici, ce n’est pas comme Niamey. Faites attention quand vous sortez, surtout aux fourgonnettes ! ». Je la revois déchiffrer les codes tout en nous rassurant sur la suite des choses : « On va trouver un appartement. Papa va partir et puis ce sera l’école. Ensuite y aura la neige. Raed, tu vas enfin voir la neige ! Et puis, il y aura Noël, puis les vacances de février… et puis Papa sera de retour, inchallah. »
Inchallah.
Elle nous rassurait, alors qu’elle était inquiète. De l’argent, notamment. Dont nous n’avions jamais manqué au Niger. De la distance avec mon père. Qu’elle aimait malgré tous leurs silences. De l’adaptation de quatre gars dans une société de tous les possibles et donc, forcément, de tous les dangers…
Nathalie, je lis ta pièce et une pensée m’envahit.
J’aurai bientôt l’âge que mes parents avaient lorsqu’on a immigré ici, laissant trente ans de vie en Afrique derrière eux. Je me souviens de mon père qu’on appelait « Monsieur » au Niger. Qui connaissait tout le monde et que tout le monde connaissait. Et qui devait, pour la première fois de sa vie, chercher un travail plutôt que d’en créer un. Ça aurait été trop humiliant. C’est pourquoi il est vite reparti travailler là-bas. Pour nous.
J’étais jeune, mais j’étais conscient de tout. Je compte ces années et je me demande « comment » ? Comment ils ont fait pour réussir leur immigration ? Pour nous permettre de poursuivre nos études ? Pour sacrifier leurs dernières années de couple ? Tout ça pour que nous rattrapions notre retard sur le reste de l’Humanité. Tout était neuf, cool, drôle, bizarre. « Allô ! » « Allô ? » On dit ça au téléphone… Nous apprenions chaque jour de cette nouvelle culture. Mais qu’apprenait-elle de nous ? Ou plutôt, que prenait-elle de nous ?
Ce n’est que tout récemment que mon père m’a avoué LA raison qui l’a poussé à faire immigrer la famille alors qu’il approchait la cinquantaine. Au détour d’une conversation anodine, il m’a simplement dit : « Je voulais que vous soyez libres. »
« Quoi ? Papa, j’ai pas compris… libres ? »
« Oui. Je ne voulais pas que vous soyez humiliés aux douanes et aux ambassades pour un visa. Même quand j’en avais les moyens, je n’étais pas libre de vous emmener où je voulais. Il fallait se battre sans cesse. Ce ne sera pas votre cas. Vous pouvez faire ce que vous voulez, quand vous voulez. Vous êtes Canadiens, maintenant. Vous êtes libres. »
Il y a mille et une façons de profiter de LA liberté.
J’ai, moi aussi, travaillé au 7-37. Mes parents sont, eux aussi, allés prendre le café avec leurs amis à Rockland (depuis peu, ils alternent avec le Royalmount même s’ils aiment « moins »). J’ai, moi aussi, traversé la frontière américaine, mais c’était après le 11 septembre 2001, dans un monde devenu brutalement trop sensible pour apprécier une mauvaise joke. Le douanier m’avait demandé, en voyant mon lieu de naissance : « Why were you born there ? » Why… Il était très sérieux.
On vit ces choses, sans recul. Et puis, un jour, on réalise la portée universelle de ce parcours en lisant une pièce de théâtre sur l’histoire de Georges, de Diane et de Joseph.
Ça pourrait être celle de Abbas, de Houda et de Raed.
Alors merci, Georges. Merci, Nathalie. Et surtout, merci à nos parents.